Compte rendu SEXE, GORE, ET PARASITES

8 novembre 2015, 20 h 49 min

SEXE, GORE ET PARASITES

ou la mythologie occidentale à l’aune de la Science Fiction – 29.10.15 – EDL

Compte-rendu par Nastasia Hadjadji de La Brigade du Stupre

SEXE, GORE ET PARASITES

Marika Moisseff est ethnologue et psychiatre. Dans le cadre de cette conférence, elle a abordé la question des représentations de la fonction reproductrice, de la féminité et de l’altérité dans la Science Fiction, au travers de 3 exemples de productions Hollywoodiennes : Starship Troopers, la saga Alien et la Mutante.

En effet, d’après elle, la SF doit être appréhendée comme un corpus mythologique au sens propre dont le contenu et la fonction ne peuvent être compris qu’en référence à l’aire culturelle au sein de laquelle il a émergé : l’Occident moderne où les sociétés accordent une place prééminente à la science dans les représentations autant que dans les pratiques.

Le meilleurs des mondes (A.Huxley) : premier mythe fondateur contemporain

« La civilisation c’est la stérilisation » prédisait A.Huxley dès 1932.
En effet, dans le Meilleur des Mondes, le processus de reproduction est strictement dissocié de la sexualité : les enfants sont engendrés par des utérus artificiels de manière industrielle tandis que les activités sexuelles « érotiques » sont survalorisées dans une perspective malthusienne. Dans le cadre de la civilisation imaginée par Huxley, sexe et reproduction sont présentés comme deux éléments antithétiques. Cette perspective dystopique propose une représentation diabolisée de la reproduction.

M. Moisseeff souligne par ailleurs le parallèle avec les sociétés contemporaines occidentales dans lesquelles l’accès à une sexualité épanouie est corrélé à l’effacement du risque reproducteur : la sexualité des femmes est encadrée et contrôlée via les techniques contraceptives, et les technologies (Fécondation In Vitro…) apportent la possibilité d’une disjonction entre sexe et procréation.

La saga Alien : une initiation féminine

M. Moisseeff propose une interprétation de la saga Alien comme une épopée initiatique pour juguler la fonction maternelle. Dans cette saga plusieurs éléments sont mis en place pour reproduire le discours diabolisateur sur la reproduction envisagé par Huxley:

– l’action se déroule dans un espace sauvage, lointain : l’espace intergalactique
– les femmes sont présentées comme des héros des temps futurs capables de maîtriser la reproduction
– la grossesse est envisagée comme un évènement parasitaire

Dans ce cadre, l’héroïne de la saga – l’agent.e Ripley – est confrontée à une initiation forcée. L’arme suprême de l’ennemi, Alien, est la grossesse forcée puisque l’accouchement du nouveau né provoque l’explosion de l’être porteur. L’ « engrossement » se fait via un organe spécifique – une sorte de dard fixé sur le thorax d’Alien.
(M. Moisseeff rappelle également que, en temps de guerre, le viol comme arme de terreur repose également sur l’idée d’une perversion de l’espèce via insémination d’agents infectieux – métaphoriques ou non).

Dans cette saga, Alien est bien la métaphore de la fonction reproductrice féminine, vile et parasite.

Starship Troopers : une allégorie de la Guerre du Golfe

M. Moisseeff propose de voir dans ce film emblématique des productions Hollywoodiennes des années 2000 une allégorie de la guerre du Golfe.
En effet, l’action se déroule sur une exoplanète lointaine et désertique (ce qui n’est pas sans rappeler le nom de l’opération « Tempête de Sable » qui a lancé le déploiement des forces américaines en Irak). Au cours de l’affrontement, les humains sont confrontés à une armée d’insectes belliqueux et surnuméraires; cet assaut étant l’un des climax du film.

M.Moisseef propose d’interpréter cette scène comme une représentation de la peur occidentale de l’envahissement : les Occidentaux hypofertiles sont terrorisés par l’idée d’être confronté à la surpopulation et donc à la destruction des ressources terrestres (d’où l’encadrement du processus de reproduction comme précisé plus haut, et la diabolisation des excès de fertilité supposés des pays non-occidentaux dans le discours occidental).

Dans ce cas précis, difficile de ne pas établir un parallèle avec la crise actuelle des migrants que connaît l’Union Européenne. En Science Fiction, l’un des motifs récurrents est le fait que les monstres, les parasites sont des représentations de l’altérité : le différent, l’Autre, l’Etranger, tandis que les exoplanètes et territoires intergalactiques peuvent être interprétés comme des représentation des autres continents, moins développés (dans une rhétorique occidentalo-centrée). Enfin, l’idée de parasitisme et de prolifération renvoie à l’image diabolisée des flux migratoires.

La Mutante : des femmes, des insectes et des clones

La saga La Mutante développe exploite le mythe de la femme comme prédatrice. La Mutante séduit, puis tue son partenaire masculin pendant ou après avoir consommé l’acte sexuel. M. Moisseeff rappelle que l’un des éléments développés dans les mythes de Science Fiction est l’idée de forclusion du rôle paternel (consommer dans le but de procréer puis tuer).

On retrouve dans cette saga l’idée que, dès lors que les femmes sont à même de maîtriser leur reproduction, elles se situent du côté de la prédation.

Ces images torturées et dystopiques du processus reproductif dans le corpus mythologique de la SF peuvent être interprétées de plusieurs manières. D’une part, cette représentation de la reproduction témoigne d’une forme de crainte pour le futur – à corréler avec le désenchantement actuel et le comportement prédateur de l’homme sur son environnement qui laissent envisager des crises politiques et écologiques majeures. D’autre part, cette représentation rejoint également l’une des revendications d’une certaine frange du mouvement féministe, à savoir la libération du carcan de la maternité – tout en présentant une version anxiogène de la mise en oeuvre du savoir technologique dans le domaine de la gestion individuelle de la reproduction.

Marika Moisseeff conclut en rappelant que le corpus mythologique du genre de la Science Fiction comprend un certain nombre de motifs récurrents, qui constituent une grille de lecture efficace pour analyser les discours (contenus notamment dans la production cinématographique) :

– en SF, les espèces supérieures sont souvent blondes et hypofertiles (elles ont donc besoin d’espèces inférieures pour se refertiliser)
– Les espèces inférieures ont un modèle collectiviste (qui n’est pas sans rappeler le communisme et le national-socialisme), dans lequel l’Etat encadre la reproduction
– La métaphore pubertaire est représentée par le passage à l’état de chrysalide
– Les rapports inter-générationnels sont souvent représentés comme une guerre biologique