DJ AZF : « Dans une optique d’évolution globale des mentalités, la lutte militante ne va pas sans une étape d’éducation »

23 février 2016, 23 h 08 min

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A l’occasion de la soirée « JEUDI MINUIT invite BARBI(E)TURIX & FRIENDS » qui aura lieu à La Java ce jeudi 25 février, j’ai rencontré AZF, dj et organisatrice des Jeudi Minuit, pour lui poser quelques questions sur son travail, sa vie, son œuvre.

Ottoline : Parle-nous un peu des soirées Jeudi Minuit. Depuis quand sont-elles organisées ? Par qui ? Pour répondre à quel besoin ? Enfin, comment évoluent-elles par rapport à ce que vous aviez prévu ?

AZF : L’idée des Jeudi Minuit a germé en septembre 2014. J’avais bossé à La Java par le passé, et les gérants avaient remarqué que je connaissais plein de gens. A ce moment-là, ils m’ont contactée pour me proposer de devenir programmatrice de cette nouvelle soirée qu’ils voulaient lancer. Je n’avais jamais fait de programmation auparavant. Sur ce projet, j’ai travaillé en collaboration avec DDD (gérant du magasin de disques La Source), que je connaissais déjà.

Les Jeudi Minuit ne sont pas vraiment nées d’un besoin, mais plutôt d’une occasion. Le concept était de créer une soirée sur un format et un jour différents : avant ça, La Java n’était pas ouverte le jeudi, et il ne se passait pratiquement rien à Paris ce soir-là.

Plutôt généraliste, la programmation est queer-friendly, mais sans revendications communautaires, au sens où on ne privilégie pas un type d’artiste ou de public. En revanche, on a des revendications politico-artistiques : La Java est un lieu connoté « clubbing de gauche », et on ne s’inscrit pas dans une logique de profit.

Les Jeudi Minuit ont évolué depuis le départ de DDD. Maintenant, c’est moi qui gère l’orga, en collaboration avec l’équipe de La Java bien sûr. Mon principal apport a été d’arrêter d’inviter des artistes internationaux (ce qui était trop peu rentable pour les jeudis soirs) afin de recentrer la prog sur la scène electro parisienne, qui est suffisamment riche pour mériter une valorisation. Je privilégie une ambiance plus locale, en accord avec le format de la soirée. Pour l’instant, ça se passe très bien, avec quelques résidences qui s’instaurent.

En l’occurrence, pour la soirée du 25, les Barbi(e)turix m’avaient parlé de leur projet d’organiser une soirée plus intimiste que la Wet For Me, ce qui collait bien avec le concept des Jeudi Minuit.

Ottoline : Tu as commencé ta carrière musicale comme dj, puis tu es devenue programmatrice. Est-ce que tu envisages de produire ? Comment tu concilies tout ça ?

AZF : Oui, je suis actuellement sur un projet de production, mais je préfère ne pas trop en parler avant que ce soit finalisé ! Et effectivement, j’ai débuté grâce aux soirées Corps VS Machine, organisées par Léonie Pernet, il y a cinq ans. J’ai commencé à mixer dans une optique récréative, je ne prenais pas ça très au sérieux. Et puis, il y a trois ans, j’ai lâché sur un coup de tête mon boulot d’agent immobilier, pour me consacrer entièrement à la musique, et au mode de vie que j’aime le plus, qui est mon mode de vie actuel : la nuit, les discothèques, les rencontres qu’on peut y faire, l’énergie qui s’en dégage. Là, ça fait six mois que je m’investis de plus en plus, et parallèlement je me sens de plus en plus légitime dans ce milieu.

Ottoline : Comment as-tu ressenti l’évolution de la scène parisienne depuis tes débuts ?

AZF : Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a un énorme renouveau de la scène parisienne depuis quatre ans environ. A mes tout débuts, il n’y avait pas encore de place pour des artistes de grande envergure. Depuis l’essoufflement progressif de la French Touch, on restait un peu sur ces acquis-là, sans vrai renouvellement.

Puis, progressivement, grâce au dynamisme de différents acteurs (promoteurs, artistes), Paris a pu s’imposer à nouveau, avec un positionnement techno et house de plus en plus pointu. C’est une énergie commune qui s’est manifestée par la création de différentes soirées. Typiquement, on peut prendre l’exemple de la Concrete : elle est née d’un besoin spécifique, celui d’un bon after.

Par contre, cette ré-émergence s’est faite entièrement sur le terrain, et par le bouche-à-oreille, parce qu’il n’y avait pas réellement de media adéquats pour l’accompagner. Il y a un vrai retard médiatique concernant la scène electro française : au-delà du traditionnel binôme Trax / Tsugi, il manque d’autres pôles forts, notamment du côté des blogs.

Ottoline : Sur cette scène en question, comment tu te positionnes spécifiquement en tant que femme ? Que peux-tu nous dire, par ton expérience, sur les questions de présence et de visibilité des femmes dans le milieu parisien, voire dans celui des musiques électroniques en général ? Et comment envisages-tu l’évolution de ces problématiques dans un futur proche ?

AZF : Au risque de me faire lyncher, j’ai une vision plutôt optimiste du truc. Je suis tout à fait consciente des enjeux actuels du militantisme féministe au quotidien. Simplement, contrairement à ce qu’on entend souvent, je n’ai pas l’impression que le milieu musical soit plus sexiste que le reste de la société. Il l’est peut-être même moins, dans la mesure où il relève du domaine de l’art. Et puis, surtout, à Paris, il est beaucoup moins fermé qu’avant, principalement grâce à l’action des fondatrices du Pulp, qui pour le coup étaient vraiment des militantes pures et dures. Elles ont permis la naissance d’une vraie visibilité. Ce n’était pas gagné !

Ce n’est toujours pas gagné, d’ailleurs – mais dans l’ensemble, je sens que les choses évoluent de mieux en mieux. J’en suis la preuve ! Dans mon travail, je suis entourée de mecs, et j’ai parfois eu l’impression d’être la « caution féminine », mais j’ai fait mes preuves en passant outre. Du coup, maintenant, je me trouve dans une position d’éducation permanente. Selon moi, la lutte militante ne va pas sans une étape d’éducation. Dans une optique d’évolution globale des mentalités, après le temps de la lutte violente, une fois un certain nombre d’objectifs atteints, on a besoin d’un temps de consolidation de ces acquis, dans une optique plus apaisée. Ce temps passe par l’éducation, par le dialogue. On ne peut pas répondre uniquement par la violence, ça ne fonctionne pas.

Et puis, pour être honnête, je dois avouer que, de fait, il y a une logique de contrepartie. Certes, on en demande plus aux meufs quand il s’agit de faire ses preuves, elles ont moins le droit à l’erreur. Mais une fois qu’elles ont suffisamment bossé et qu’elles se sont vraiment imposées, on les repère plus facilement que les mecs. Dans ce contexte, être une femme ne présente pas que des inconvénients.

Ottoline : Tu n’as pas l’impression que la plupart des femmes djs sont gouines ? A ton avis, comment ça se fait ?

AZF : Je pense que ça s’explique historiquement. L’electro telle qu’on la connaît est principalement issue de contre-cultures, notamment homosexuelles. Par exemple, au moment de l’émergence de la house au sein des communautés gay aux Etats-Unis, des meufs lesbiennes ont dû prendre part au mouvement. C’est vrai qu’elles n’ont pas été représentées, du fait du sexisme ambiant. Mais logiquement, elles ont dû être présentes, au moins en tant que témoins.

Après, je me définis plus comme queer que comme lesbienne. C’est dans cette optique-là que je me méfie un peu de ta question, parce que je me méfie des clichés. J’essaye d’éviter au maximum de perpétuer des stéréotypes construits à base de « Si les lesbiennes font ça, c’est pour telle raison », parce que c’est spécifiquement ce type de schémas que je veux combattre. J’ai conscience que la plupart des gens raisonnent encore sur ces modes-là. Mais, dans une logique performative, je calque mon mode de pensée sur ces réalités qui ne me conviennent pas, et je tente ainsi de remodeler / déconstruire la pensée normative en agissant conformément à mes convictions, quitte à faire « comme si ». A mon avis, c’est comme ça que les choses vont changer. En tous cas c’est comme ça que je fonctionne. Par exemple, je soutiens des projets comme celui de la radio Rinse France, qui offre des émissions à une multitude d’acteurs, participant à décloisonner l’ensemble.

Ottoline : Tu rêves d’une fusion socialo-musicale autour de cette logique de décloisonnement ?

AZF : Ah non, attention, je ne rêve pas de fusion dans le domaine musical, pour moi c’est quelque chose de différent. J’aime que la musique soit genrée, au sens de respect des codes musicaux. Personnellement, je me rattache fermement à la techno, ainsi qu’à l’acid de manière générale.

Je n’ai rien contre les projets polymorphes, tant qu’il y a un propos et qu’on ne s’amuse pas à mélanger les genres « gratuitement », juste pour le fait de mélanger en soi, surtout si les résultats sont mauvais. Je me méfie des fusions hasardeuses. Mon rêve pour la scène parisienne, ce serait plutôt l’instauration de passerelles entre les teams et entre les labels, sans impliquer de dénaturation des propriétés de chacun. Je souhaite que les gens se rencontrent, bien sûr, et échangent, mais tout en gardant les codes propres des genres dont ils sont issus.

Ottoline Mary

DJ AZF Fan page : http://www.facebook.com/djazf

Event de la soirée de jeudi : http://www.facebook.com/events/1021630817895678