Juriji der Klee : « Comme à l’opéra, le vêtement fait partie du processus narratif »

16 mars 2016, 20 h 55 min

De passage à Paris pour enregistrer les voix sur la musique qui accompagnera le prochain défilé Vivienne Westwood (rien que ça !), Juriji m’a accordé une petite interview autour d’un brunch. *

Ottoline : En entendant ta voix, je me suis tout de suite demandé si tu étais issu.e d’une formation en chant lyrique. Quand et comment as-tu débuté dans la musique ?

Juriji : Mon éducation musicale a débuté dès le berceau, entre Tchaikovsky, Mozart, Stravinsky… et la pop 80’s, mais ce n’est qu’à mes 18 ans que j’ai commencé à explorer ma voix. C’est en m’entendant faire mes premières gammes que ma prof de l’époque m’a annoncé ma tessiture : contre-ténor. Ce jour là, j’ai eu la sensation que ma vie basculait, comme si soudainement mon ambiguïté devenait enfin légitime. Elle m’a alors conseillé d’approfondir ma formation dans cette voie, bien que je ne me projetais pas du tout là-dedans ! Je lui ai fait confiance.

J’ai connu mes vrais débuts professionnels au moment où j’ai commencé à sortir, en découvrant la scène queer et underground de Bruxelles. J’ai fréquenté les soirées « Dansez-vous Français ? », où se retrouvait tout un milieu de performers, artistes, stylistes,… 

Pour l’adolescent.e tout.e timide que j’étais alors, ça a été une vraie révélation : la nuit, tout devenait permis. J’explorais ce nouveau monde en me confrontant à des personnalités beaucoup plus affirmées que la mienne.

C’est là que j’ai fait ma première performance, début 2011, dans le cadre de la saint Valentin (http://www.facebook.com/juriji.derklee/videos/t.100000881402041/184350211604358/?type=2&theater) : je prépare un gaspacho en direct, et ça finit en strip tease avec du sang partout, le tout sur l’air de Carmen ! Il faut dire que j’expérimentais alors mes premières amours et que enfin je pouvais interpréter cet air, qui parce que j’étais un « mec », m’était déconseillé au Conservatoire. Cette performance a donc matérialisé ma revanche sur ce milieu où je ne me sentais pas à ma place, mon individualisation et mon affirmation.

Selon moi, la musique est une matière vivante, organique, sans genre et en constante évolution. On ne peut pas rester éternellement dans une optique totalement puriste ! Nul besoin de dire que je n’ai pas fait long feu au Conservatoire…

Ottoline : Tu ne devais pas être très épanoui.e.

Juriji : C’est le moins qu’on puisse dire !

Le premier morceau que j’ai partagé sur les réseaux sociaux était MUSIC (cf. vidéo ci-dessous). Je suis parti.e de Music for a While, d’Henry Purcell, que j’étudiais au Conservatoire royal de Bruxelles. Quand tu travailles un air, tu rentres dans l’envers du décors de la composition, tu le décortiques totalement, tu explores tous ses paramètres : c’est en voyant cet air sous d’autres angles que je me suis rendu compte de son potentiel electro-pop. Il faut savoir qu’à l’époque, ma formation purement lyrique me frustrait un peu, alors je me suis imaginé « relifter » Music for a while, en version 2.0.

Ottoline : Avant ta première performance, tu n’osais pas trop t’affirmer ?

Juriji : Disons que mon enfance/adolescence n’a pas été simple. Très tôt, je me suis révolté.e contre les codes comportementaux liés au genre qu’on tentait de m’imposer. Ce qui m’a contraint à me réfugier dans une bulle protectrice, à m’isoler.

Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression de m’imposer, mais je ne me cache plus. J’ai conscience de n’avoir qu’une vie (dans ce corps). Je suis très curieux et je m’ennuie vite. Je veux explorer, découvrir et apprendre notamment par le biais de mon corps. Je ne définis pas mon genre. Je ne me sens ni homme ni femme, ou alors les deux à la fois. J’ai toujours eu un côté androgyne. Au début, c’était malgré moi. Mais au lieu d’en avoir peur, j’ai appris à le cultiver et à l’explorer.

Ottoline : En entendant la façon dont tu modules ta voix sur une instru assez electro, j’ai tout de suite pensé à Klaus Nomi – mais avec des sonorités plus colorées, bourgeonnantes. Quelles sont tes principales influences, dans quelle lignée te placerais-tu musicalement ?

Juriji : J’ai beaucoup de respect pour Klaus Nomi, et je suis flatté.e qu’on me compare à lui, mais comme tu le dis, d’un point de vue purement musical, nos propositions sont différentes.  

Mes influences sont totalement éclectiques, et évoluent constament, je peux autant pogoter sur de la musique super trash que me retrouver à l’opéra. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’hybridation, le mélange des styles. J’adore ouvrir un set electro par un chant lyrique a cappella. Cette confrontation m’excite.

Ottoline : Ton travail sonore est vachement protéiforme. J’imagine que tu ne cherches pas à rentrer dans des schémas prédéfinis. Est-ce que tu dirais que cette flexibilité musicale est analogue aux performances de genre que tu livres dans tes clips ? Tu te positionnes ouvertement comme queer. Est-ce pour toi une forme d’engagement politique ?

Juriji : Le côté caméléonien est probablement dû au fait que mon projet évolue parallèlement à mon évolution personnelle, faisant partie intégrante de mon identité, qui est elle-même fluctuante, flexible. La scène et le quotidien se nourrissent mutuellement l’un de l’autre. 

J’aime bien l’idée de variations,  de séries,  autour d’un même sujet qu’on réinterprète au cours d’une vie. Comme les impressionnistes en peinture, où une simple variation lumineuse modifie l’aspect de l’ensemble de la toile. Il suffit qu’un détail change, avec le temps, pour changer totalement la donne. 

Et par rapport aux schémas prédéfinis, comme dans beaucoup de domaines de notre société actuelle, selon moi, ils sont à réinventer. Je pense aussi qu’il faut démystifier le côté « créature / personnage » qu’on prête aux performers : tout le monde possède cette dualité, qui est simplement plus ou moins affirmée et/ou en accord avec la société mainstream. On est tous, quelque part, dans une performance. Selon moi, les individus qui font preuve d’une volonté affirmée de placer une barrière entre vie privée et vie professionnelle vivent une sorte de schizophrénie. Je ne vois pas l’intérêt de performer si ce n’est pas un élan spontané, sans lequel le projet ne peut pas être cohérent ni sincère. 

Je pense que le but de la vie, c’est de vivre sa réalité, d’être en accord avec soi. Du coup, j’agis en fonction de ce qui me fait plaisir en suivant mes intuitions. Maintenant, si ça revêt de fait une dimension politique et si ça peut aider certaines personnes, alors tant mieux. Par exemple, il m’arrive de recevoir des mails de personnes plus jeunes en plein questionnement me demandant des conseils ou mon positionnement par rapport au genre. J’y réponds avec plaisir, mais je précise à chaque fois que chacun.e doit trouver son équilibre, sa réalité et qu’il y a de multiples façons d’explorer les choses. Je ne peux que parler de mon expérience personnelle, sans imposer une voie à suivre. 

Pour faire le lien avec les théories queer, je suis sensible à la vision de Paul B. Preciado par exemple, mais selon moi, une théorie est faite pour élargir l’esprit au-delà de la théorie justement, ce n’est pas quelque chose à suivre comme une recette. A partir de là, c’est à chacun.e de dealer avec sa vérité. Il ne s’agit pas de sortir d’une case pour entrer dans une autre! Plutôt que de chercher à rentrer dans un schéma identitaire produit par autrui, je pense que nous devons créer nos propres schémas, individuellement.

Ottoline : Tes clips sont visuellement très travaillés, et la dernière fois que tu as fait une date à Paris, c’était au Baron, pour le festival du film de mode ASVOFF. Quel rôle joue la mode (vestimentaire) dans ton univers musical ? Dans quelle mesure, pour toi, ces deux domaines de création sont-ils liés ?

Juriji :  Comme disait Coco Chanel, « La mode se démode, le style jamais » (selon moi, Diane Pernet illustre parfaitement cette citation). Pour être honnête, les choses à « la mode » m’importent peu. J’ai souvent remarqué que de façon inconsciente j’ai tendance à les boycotter et parfois à les explorer quand l’engouement est passé. Ce n’est pas ça qui me guide dans mes choix et puis c’est un concept qui ne fait que s’expirer. Pour moi, comme à l’opéra, le vêtement fait partie du processus narratif. Pour prendre l’exemple du clip, ou d’un fashion film, quand tu composes/crées une image, tous les éléments doivent être pensés, et pour ma part j’aime qu’ils aient une résonance avec la musique et texte que je propose. Les stylistes qui me plaisent sont ceux qui intègrent une narration dans chaque collection. 

Par rapport à ma date au Baron, j’en garde un très bon souvenir, d’ailleurs c’est toujours un plaisir d’assister au festival ASVOFF et suivre leur magnifique programmation. 

Ottoline : Dans quelle mesure est-ce que tu composes tes morceaux ?

Juriji : Ca dépend du morceau, chaque chanson a son histoire. Mon rapport à la musique est bien plus intuitif qu’académique, je suis plus dans la pratique et l’expérimentation, même si j’explore beaucoup plus le solfège et la théorie musicale qu’à mes débuts. Je ne fais que reproduire, retranscrire des mélodies que j’entends dans ma tête et puis je brode autour de ça.

Si on prend l’exemple de MUSIC, c’est un peu de l’ordre du remix. L’air chanté est de Purcell mais j’ai changé la structure vocale et réagencé le texte pour le faire correspondre à un schéma pop, en recomposant l’instru tout en gardant une référence à la musique initiale, d’où la présence des cordes qui apportent le côté dramatique de l’opéra, qui m’a toujours fasciné. 

Ottoline : D’un point de vue pratique, quels sont tes projets actuellement ?

 Juriji : Mon projet le plus immédiat est ma collaboration avec Dominik Emrich sur l’oeuvre originale du prochain défilé Vivienne Westwood, qui aura lieu le 5 mars à Paris. *

Depuis la sortie de mon premier EP sorti en 2013, j’ai pris pas mal de recul et le temps d’explorer de nouvelles choses, vous pourrez en découvrir une partie lors de ma date du 25 mars, ce qui vous donnera un avant goût de mes projets à venir.

Si vous êtes attentifs à mes réseaux sociaux, il se peut que quelque chose éclose le 21 mars… 

* Suite à des changements de dernière minute au sein de la marque, l’oeuvre originale composée par Dominik Emrich feat. Juriji der Klee pour Vivienne Westwood FW 17 n’a finalement pas été utilisée lors du défilé. La voici :