Centres d’art et féminismes : déontologies, critiques, alternatives

30 avril 2016, 10 h 43 min

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Centres d’art et féminismes: déontologies, critiques, alternatives

Table-ronde avec Mikaela Assolent (FRAC Lorraine), Virginie Jourdain (La Centrale), Clélia Barbut Clélia Barbut (chercheuse au CERLIS, histoire / sociologie de l’art contemporain)

Vendredi 13 mai, 17h / École du Louvre, Amphithéâtre Goya

Cette discussion portera sur la manière dont les féminismes peuvent informer les pratiques professionnelles dans les lieux consacrés à l’art contemporain. Les activités des professionnel.le.s en art contemporain sont assez peu connues et étudiées, car on a plutôt tendance à éclairer la fabrique des œuvres et leur exposition, c’est-à-dire le travail des artistes, plutôt que celui des personnes qui les accompagnent. L’un des enjeux des féminismes est justement d’inverser ces rapports entre centre et périphérie de l’art et d’en appeler à une prise de conscience des conditions matérielles de production et de diffusion des œuvres, en regard desquelles les femmes sont souvent discriminées. Avec pour conséquence une critique forte de la marchandisation des objets, et de la sociologie élitiste des publics de l’art contemporain.

Les deux centres d’art dont il sera question dans cette discussion se définissent par une démarche alternative et féministe : une collection construite autour de l’éphémère pour le Fonds Régional d’Art Contemporain Lorraine (Metz), un centre d’artistes construit autour de la communauté pour La Centrale (Montréal). L’invitation de Mikaela Assolent (chargée de médiation et de documentation, FRAC Lorraine) et de Virginie Jourdain (coordinatrice des expositions, La Centrale) répond donc à la volonté de discuter de ces « à-côtés » féministes de l’art contemporain, et à les mettre au centre de la discussion. Comment la charge critique véhiculé par les féminismes peut-elle influencer les déontologies du travail culturel ? Comment peut-elle s’articuler avec les différentes missions des centres d’art, comme la collection, la médiation culturelle ou l’accompagnement des artistes ?

TEXTE D’INTRODUCTION DE LA TABLE-RONDE

« L’idée de cette discussion vient de réflexions que je mène et de questions que je me pose dans une perspective à la charnière entre les deux disciplines de l’histoire et de la sociologie de l’art.

Parmi les points qui me posent question, il y a évidemment, la sous-représentation des artistes femmes parmi les artistes les plus reconnu.e.s et leur surreprésentation parmi la grande majorité des moins reconnu.e.s ; la surreprésentation des travailleuses parmi les travailleurs culturels qui accompagnent les artistes et en particulier dans le domaine de la médiation. La médiation culturelle est une métier dont le genre est très majoritairement féminin, et qui a pour caractéristique sa très grande flexibilité et sa précarité – une profession représentative des effets du néolibéralisme sur le marché du travail. Si on cumule ces deux constats, on peut parler d’une surreprésentation des femmes dans les professions et dans des positions discrètes, les métiers que ne sont pas sur le devant de la scène, qui ne sont pas les plus visibles et qui sont les plus précaires.

Je m’intéresse à ces pratiques discrètes, je me demande ce que ça veut dire, ce que ça fait au travail, aux œuvres et aux institutions. D’un côté, c’était donc cette partie-là du travail culturel que je voulais éclairer et mettre en discussion. Dans quelle mesure la discrétion de certaines pratiques en art contemporain doit-elle être dépassée? Mais dans quelle mesure aussi elle doit être conservée et protégée ?

D’un autre côté, il y a aussi évidemment un questionnement féministe, un questionnement sur les féminismes. Les mouvements féministes en art ont, avec d’autres, réfléchi aux questions déontologiques. Les artistes qui ont mobilisé la performance en particulier, parmi lesquels les femmes sont majoritaires, l’ont souvent fait dans l’objectif de rendre explicites les conditions de travail et les contextes de production des œuvres. Les démarches féministes ont ainsi eu pour effet de démontrer que le corps – et donc le corps genré – est le premier contexte de l’art.

Les discussions que nous avons eues en amont de cette table-ronde et pour la préparer ont eu un effet sur mes questionnements, car plus celles-ci avançaient, moins je savais comment définir les féminismes. Les contours de ce mot sont devenus de plus en plus flous, jusqu’au moment où j’ai réalisé que je ne savais plus vraiment comment en parler. Je ne savais plus ce que sont les féminismes et n’étais plus en mesure de leur attribuer une définition maîtrisée ou fixe. Je crois que ce lâcher-prise est important, et qu’il a beaucoup de sens pour qualifier les féminismes aujourd’hui.

L’idée de cette table-ronde c’était donc de faire un point contemporain vis-à-vis féminismes historiques et de pouvoir leur rendre hommage tout en les considérant aussi avec une juste distance. La Centrale a redéfini récemment ses mandats depuis une position non-mixte vers une position inclusive, et c’est évidemment fondamental. Cette distance implique de ne plus accoler féminismes et femmes et plus largement de ne pas prendre en compte les seules discriminations de genre pour en inclure d’autres, comme celles de race, de classe, de sexualité, d’âge, de handicap. Je crois aussi que penser les féminismes aujourd’hui c’est aller vers un spectre de valeurs plus mobile et peut-être plus opératoire – ce champ lexical n’est bien évidemment pas du tout fini : hybridité, activisme, accident, communauté, légèreté, ironie, lutte, discrétion, queer, horizontalité, bienveillance, tactilité, transmission, perte et trace…

Dans les discussions que nous avons eues pour préparer cette table-ronde, vous (Mikaela Assolent et Virginie Jourdain) avez toutes les deux employé le même mot pour qualifier les féminismes, le mot « infusé ». Mikaela a parlé de « féminisme infusé » dans les pratiques des professionnelles du FRAC Lorraine, et Virginie a parlé du travail de terrain à la Centrale comme étant « infusé par la militance » féministe. J’aime beaucoup cette idée, l’idée du féminisme comme une infusion, une décoction, peut-être un philtre (d’amour). Non seulement ça rappelle des pratiques néo-païennes dont à Polychrome nous sommes friand.e.s, mais ça amène aussi une immatérialité, une propriété diffuse, une capacité à infiltrer, qui sont des qualités importantes je crois pour réfléchir aux féminismes contemporains. »

Clélia Barbut

Image : Nancy Youdelman, « Site of Womanhouse », Faith Wilding, By our own hands, Santa Monica, California : Double X, 1977.