“On cherche des moyens de pousser les personnes trans à construire notre propre culture”

6 mai 2016, 13 h 54 min

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A l’occasion de la 4ème édition de la Shemale Trouble le 13 mai, Polychrome a rencontré bruce et Naelle, qui ont réussi à faire éclore ce projet et qui gèrent aujourd’hui toute l’orga de leurs soirées.

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Ottoline : Comment est-ce que tout a commencé ?

Naelle : Depuis quelques années, en tant que meuf trans, je ne trouvais aucun lieu de clubbing parisien qui me corresponde totalement. Je rêvais d’un espace où célébrer la créativité et la diversité trans, où affirmer que, parallèlement à la culture militante, on sait aussi faire la fête. Je n’aurais pas pu porter ce projet toute seule : du coup, je me suis associée à bruce, qui avait déjà organisé les soirées D.I.V.A et qui partageait les mêmes envies. Après plusieurs mois de travail, la 1ère Shemale Trouble a eu lieu en juin 2015.

Le nom (un jeu de mot basé sur Female Trouble, film de John Waters) m’était venu quelques mois auparavant. Je l’avais testé en statut facebook, sans préciser que c’était potentiellement pour nommer une soirée, et ça avait été plutôt  bien accueilli par mes amiEs. On est conscientEs que l’emploi du mot « Shemale », s’il est pris au 1er degré, peut susciter la polémique. C’est initialement un terme désignant une catégorie porno, qu’on détourne pour se le réapproprier, dans une optique d’empowerment, et c’est un pied de nez au DSM IV qui nous considère toujours comme des malades mentalEs. En gros, on refuse de laisser l’insulte aux transphobes. Néanmoins, on est conscientEs que c’est aussi une expression qui invisibilise les mecs trans : on essaye de pallier à ça par une programmation la plus inclusive possible. 

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Ottoline : Pourquoi avoir choisi Terminator comme tête d’affiche ?

bruce : C’est une référence aux théories cyborg, notamment Haraway, qui déconstruisent l’idée/la fiction normative d’un corps « naturel ». Et c’est un délire visuel qui nous intéresse depuis le début.

Naelle : On veut aussi proposer quelque chose qui s’oppose à la connotation sexuelle habituellement associée au terme « shemale ». J’espère qu’un jour, en googlant « shemale », tu te retrouves avec plein de personnages cybergenrés !

Ottoline : Parlons des publics visés. Quelles sont leurs attentes, et réciproquement qu’est-ce que vous en attendez ? 

bruce et Naelle : C’est une soirée organisée par des personnes trans à destination des personnes trans et de leurs alliéEs. L’idée est de proposer un espace le plus safe possible. Notre vigilance à ce sujet doit être accompagnée de celle du public non trans : le minimum qu’on demande, c’est de faire gaffe. Fondamentalement, ne pas genrer arbitrairement autrui. Par exemple, pour complimenter quelqu’unE, ne pas lui dire qu’iel est « beau » ou « belle », mais plutôt « magnifique » ! Certes, notre démarche est porteuse d’un message politique, mais ça reste quand même une soirée et pas une conférence : chacunE devrait pouvoir s’amuser sans être interrompuE par des questions relou. En théorie, c’est un contexte où on n’a clairement pas à remplir de devoir de pédagogie.

Par ailleurs, nous ne nous inscrivons pas dans une démarche lucrative : nous proposons un tarif à 5 euros et sommes vigilantEs sur les prix pratiqués au bar pour rendre la soirée la plus accessible possible.

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Ottoline : Votre initiative découle d’un manque de soirées clubbing trans à Paris. Est-ce que c’est une scène qui existe dans d’autres villes ? Si non, quels modèles de soirées vous ont inspiré pour créer la Shemale ?

Naelle : La seule soirée trans qui existe à Paris est organisée par un mec cisgenre et à destination de transchasers venus se rincer l’oeil. C’est une soirée où tu as l’impression d’être un morceau de viande. Je ne me sens pas à l’aise dans ce genre de lieux. Classiquement, on pourrait parler des soirées berlinoises ou new-yorkaises, connues pour leur mélange des publics. Mais si on se concentre sur Paris, la communauté que l’on vise se réunit principalement, autour d’idéaux politiques communs, dans des lieux comme la Mutinerie ou les Souffleurs, qui proposent une programmation politico-culturelle et ne s’inscrivent pas uniquement dans une logique mercantile en se contentant de servir des bières. Ils sont aussi particulièrement attentifs à la diversité du personnel: ils ont toujours embauché des meufs, des gouines, des trans et des personnes de couleur. L’idée était de proposer à cette communauté un format clubbing, mais en faisant la part belle à la communauté trans.

bruce : Tout en gardant la cohésion d’un « noyau d’habituéEs » et de l’ambiance conviviale qu’on trouve dans ces bars. 

Ottoline : En tant qu’équipe, avez-vous d’autres projets communs que vous aimeriez développer ?

bruce : En effet, on réfléchit actuellement à des perspectives autour de l’Existrans de cet automne. On aimerait bien, dans ce contexte-là, explorer des modes d’échange plus « diurnes », par exemple sous la forme de conférences, de débats, d’ateliers ou de performances, toujours dans une optique militante bien sûr.

Naelle : Oui, idéalement, on cherche des moyens de pousser les personnes trans à construire notre propre culture. Il y a plein de talents au sein de la communauté trans, nous sommes capables de faire émerger de grands projets, il faudrait davantage de cohésion pour ne plus laisser d’autres personnes se les accaparer. Nous devons nous mobiliser davantage afin de créer une dynamique et accroître notre visibilité.

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Ottoline : Vous diriez qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas vraiment de culture trans ?

bruce et Naelle : Il y a des initiatives sporadiques, dont certaines sont très intéressantes, notamment l’exposition multiformats du collectif « Trans Time » de Montréal. Mais il manque une mobilisation commune, une synergie globale entre touTEs les activistes trans (universitaires, militantEs, artistes…), pour former une grande vague qui aurait un grand impact.

Ottoline : A votre avis, pourquoi cette cohésion peine-t-elle à se mettre en place ?

bruce : C’est aussi – surtout – la précarisation globale des personnes trans qui constitue l’obstacle majeur au développement, notamment médiatique, de la communauté. Ce sont des personnes peu nombreuses à l’échelle de l’humanité et qui manquent de moyens. Malgré tout, on parvient depuis quelques temps à s’emparer d’une visibilité croissante.

Naelle : Une visibilité certes croissante, mais pas toujours pertinente. 

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Ottoline : Que pouvez-vous nous dire sur le line-up du 13 mai ?

bruce et Naelle : Nous sommes vigilantEs sur la composition du line up et nous essayons de booker en majorité des personnes trans. Mais nous faisons aussi appel à nos alliéEs, sinon le choix serait trop restreint. Au moment du booking, le choix d’artistes se fait certes en fonction de leur univers musical, mais aussi en grande partie en fonction de leurs discours. Le line-up est porté par une connivence à la fois artistique et politique.

Comme à la précédente soirée, il y aura 2 salles/ 2 ambiances : en tout début de soirée, EDH nous proposera un live synth-electro-pop de 45 minutes, suivi de sets électro pour finir sur de la techno. Kiddy Smile et Chahine animeront la salle ballroom/voguing/hip-hop. Globalement, le plateau est composé de copines, certaines résidentes d’autres soirées queer.

L’ensemble de la programmation reste assez perméable.  En tant que trans, on s’est affranchi du genre social alors ce serait quand même dommage de se restreindre à un seul genre musical.

Enfin, on est contentEs de réunir dans notre soirée les trans, les gouines et les pédés. Chose loin d’être évidente à Paris aujourd’hui, quoi qu’on en dise.

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