L’aquagymologie : un duo (requin) marteau

22 mai 2016, 16 h 27 min

Dans cette conversation croisée, Charlotte Hubert et Clélia Barbut s’interrogent sur l’aquagymologie, une discipline qui croise la science, la performance, l’écriture et l’iconographie. Au fil de souvenirs ou de réflexions, on en apprend sur cette nouvelle discipline, mais aussi sur leurs parcours respectifs.

Cette conversation est pensée comme une invitation à la conférence-performance qui aura lieu le 27 mai, sur invitation de Polychrome.  

Charlotte Hubert est une plasticienne qui raconte des histoire, Clélia Barbut est historienne et s’intéresse à la plasticité. Duo marteau comme le requin: une tête et deux regards.

Charlotte Hubert : As-tu déjà eu peur de boire la tasse?

Clélia Barbut : Au sens propre oui. Au sens figuré aussi. Mais c’est plus dur de trouver des bouées au sens figuré.

La maîtresse en maillot de bain : Préférerais-tu être maître nageur ou maître de conférences ?

Charlotte Hubert : Ni l’un, ni l’autre, je préférerais avant tout être une maîtresse de mer. J’aime le flottement du métier, son ambiguïté mais aussi être bercée par le rythme des marées. Depuis plusieurs années je milite fortement pour la reconnaissance de cette profession, j’espère que l’aquagymologie contribue tant par son contenu que par sa forme à cette expansion.

Charlotte Hubert : Quelles sont pour toi les différences fondamentales entre une aquagymeuse et une hôtesse de mer?

Clélia Barbut : Quand on est aquagymeuse on vient à l’eau pour (re)trouver un environnement bienveillant, puis on apprend à prendre soin de soi et à se prendre en main. Quand on est hôtesse de mer on accueille les autres dans l’eau, puis on leur apprend à flotter et à se raffermir. La maîtresse de mer n’emploie pas les mêmes méthodologies que le maître nageur : elle ne surveille pas, ne siffle pas, n’exclut pas les nageus.r.ses du bassin ; elle partage et s’engage. Parfois à Bruxelles elle vient dans le bassin.

Clélia Barbut : Quel est selon toi le rôle de la frite dans nos sociétés contemporaines ?

Le maillot de bain est-il un déguisement ?

Est-ce que tu penses que la taille du bonnet est importante ?

Charlotte Hubert : La frite est à la sauce bicky ce que le bonnet de bain est au maillot de bain. Aujourd’hui c’est important de garder la frite, surtout sous un ciel mono nuage contemporain. Comme dirait l’artiste Manon Bara :  » En Belgique on a tous la pluie dans le cœur et une brique dans le ventre. », et pourtant la frite allège, voire suspend, dans les cas extrêmes elle peut même sauver de la noyade.

Le bonnet de bain est né à la Sorbonne, sa taille était égale à la circonférence de son dôme. Il me semble important que l’objet ait progressivement adopté des dimensions humaines loin de l’académisme universitaire. La plupart du temps, il fonctionne en binôme libre avec le maillot de bain. Celui ci est adaptable, autant bikini que mini combi, il peut être porté pour Carnaval mais aussi à la piscine municipale.

Charlotte Hubert : Tu m’as avoué que l’île japonaise de Bikini fut pour toi une source d’inspiration à l’aquagymologie, peux-tu nous en dire plus ?

Clélia Barbut : Oui. J’étais dans un centre d’archives. J’aime beaucoup les centres d’archives, je vais y chercher des histoires de traces. Dans les dossiers d’artistes et de critiques, à travers les revues, les cartes postales, les factures, les notes prises à la volée, on peut retracer au présent des trajectoires du passé. Au cours de mes pérégrinations archivistiques, je suis tombée sur la description d’une oeuvre de Gina Pane intitulée La pêche endeuillée (Pesca Luttuosa, galerie Diagramma, Milan 1969). Elle fait référence à la mort de 23 pêcheurs japonais suite aux irradiations causées par une opération nucléaire américaine le 20 avril 1954. L’oeuvre est composée de 23 pièces de bois reliées par des cordes évoquant des filets de pêche. Il est rare dans l’oeuvre de Gina Pane que des actions soient explicitement connotées sur le plan politique. Ce que j’ai découvert dans le protocole tapé à la machine par Gina Pane en 1968, c’est que ces pêcheurs habitaient sur l’Île de Bikini.

J’ai perçu le nom de cette île comme une adresse à l’aquagymologie. Une invitation, d’abord, à se rappeler l’importance des positions antimilitaristes, des positions qui sont on ne peut plus d’actualité aujourd’hui, en France. L’aquagymologie n’est pas explicitement politisée et pourtant elle est n’est pas a-politique. Je l’ai vue comme une invitation aussi à (re)prendre les oeuvres de Gina Pane, et plus généralement celle des performances passées, dans nos filets contemporains. Avec sérieux mais sans gravité.

Clélia Barbut : Restons au Japon, mais passons des pêcheurs aux pêcheuses. Est-ce que tu pourrais nous parler de ta rencontre avec les ama au Japon ?

Charlotte Hubert : Les ama san 海女 sont des plongeuses en apnée, elles sont surtout connues en tant que pêcheuses de perles. Elles pêchaient nues, c’est Monsieur Mikimoto, riche industriel dans le commerce de la perle qui les a habillées dans les années 60. Cette pratique de la pêche permettait à la majorité d’entre elles de récolter plus d’argent que certains hommes du village, très minoritaires dans cet univers féminin, mais tout aussi dénudés. Aujourd’hui elles ratissent l’océan vêtues de draps blancs afin de repousser les requins marteaux. D’après la tradition japonaise, elles plongeraient depuis plus de 2000 ans. Si ces femmes que l’on qualifiait régulièrement de sirènes des côtes japonaises étaient environ 70000 à la fin des années 1950, cette tradition ancestrale se perd, aujourd’hui elles ne sont plus que 2000.

J’ai passé du temps avec elles sur l’île de la chèvre (Kami Shima) qui se situe sur la côte est du Japon; ici la mer est pacifique et les mochis se goûtent à l’infini. Le feu vient de l’océan et réchauffe les ama san jusque dans la ama goya : la maison des ama. Située sur la plage, elles s’y retrouvent pour se réchauffer autour du feu mais aussi pour bavarder, chanter et danser. Elles frictionnent leurs corps et effectuent des mouvements de streching que l’on retrouve dans l’aquagym.