L’Étrange Festival 2016 : compte-rendu

28 septembre 2016, 20 h 09 min

Pour cette édition 2016 de L’Étrange Festival, Polychrome nous avait concocté une bien belle sélection de projections, entre rétrospectives, nouveaux talents et documentaires, tout en gardant en ligne de mire cette identité queer qui lui est chère. Queer est un terme qu’il est difficile de traduire en français, tant les synonymes se rapprochent puis s’éloignent du sens originel. Ce qui est queer est alternatif, bizarre, hors-norme, étrange…

Le sublime documentaire Mapplethorpe, Look at the pictures de Randy Barbato et Fenton Bailey (2016) en est un témoignage parfait. Le photographe est à la fois un ange, un démon, un manipulateur, un égocentrique, un perfectionniste, un ambitieux…

Sans fard ni tabou, il nous est décrit à travers ses photos et les témoignages de ses proches: ses muses (Patti Smith, Lisa Lyon), ses innombrables amants mais aussi sa famille et particulièrement son frère Edward. On y découvre un homme qui aime autant les cocktails mondains que les orgies au Mineshaft (un club gay BDSM de New-York), pour qui une fleur est aussi esthétique qu’un pénis en érection, et qui aura été parmi les premiers à revendiquer son homosexualité et à porter la photographie au rang d’art.

De même, Dark Circus de Julia Ostertag (2016) se veut un voyage à la découverte de ses désirs profonds. Johanna, après avoir été virée du salon de coiffure où elle travaille et avoir assassiné (symboliquement ?) sa mère, peut se mettre à explorer sa sexualité. Elle passe donc sans sommation du métro berlinois à une bacchanale en pleine forêt sur son de biniou. Tout y passe : fétichismes en tout genre, BDSM, du cuir, du latex et encore du cuir, suspensions, shibari, petplay…

L’explosif Baby Bump de Kuba Czekaj (2015) est quant à lui le récit de la sortie de l’enfance et de l’éveil du corps à travers les yeux de Mickey House, jeune garçon taciturne à la mère étouffante. Un beau matin, il prend conscience qu’il a un corps, un pénis et des pulsions. Du coup, sa perception sur le monde qui l’entoure change radicalement : son corps devient objet de honte, sa mère est avant tout une femme dotée d’une poitrine et d’un sexe, le vigile de son école déborde d’une virilité crasse (son entrejambe est littéralement rugissant). Dans une étourdissante et surréaliste plongée sensorielle, on partage les interrogations, les angoisses voire les cauchemars d’un garçon frappé de plein fouet par la sexualité.

Maître incontesté de la série B, Frank Henenlotter est un gros bonhomme avec qui tu as envie de t’installer pour manger une pizza douteuse sur la 42ème rue. Il s’excuse presque de te montrer ses films, tant il s’agit pour lui d’un immense délire sans aucun sens. Ces quatre séances ont été une véritable célébration du cinéma d’exploitation new-yorkais des années 1980. On y retrouve joyeusement pêle-mêle des prostituées, des drogues en tout genre, des galoches en gros plan, des monstres improbables et surtout un humour décapant.

Basket Case (Frère de Sang en français, 1982) nous parle d’un jeune homme qui rate l’occasion de perdre son pucelage avec une blonde à forte poitrine, à cause de son frère siamois assoiffé de vengeance, vivant dans un panier et se nourrissant de knackis. Frangin, qui, jaloux, ira par la suite violer et tuer (ou tuer et violer, c’était un peu confus) la jouvencelle. Outre la potacherie de Basket Case qui nous asperge joyeusement de sang grenadine, on est finalement touché par l’histoire de ces deux frères, et par ce « monstre » qui réclame tout simplement le droit de vivre et de baiser comme n’importe qui.

Dans Brain Damage (Elmer le Remue-Méninges en français, 1987), on découvre Elmer, un vermisseau bleu à la voix suave et au regard charmeur. Elmer, avec rien d’autre qu’une minuscule piquouze dans la nuque, vous expédie au septième ciel à grands coups de trips hallucinogènes. Le seul défaut d’Elmer, c’est de se nourrir de cervelle humaine. Et bien sûr, le bellâtre Brian va tomber dans le panneau, quitte à assister sans broncher aux ébats de sa nana que lui ravit son nigaud de frère. On rit beaucoup, parce qu’Elmer est délicieusement drôle mais la métaphore transparente des affres de la drogue donne une autre dimension au film. La scène de tentative de sevrage dans un hôtel bien skanky de New-York est digne d’un Trainspotting ou Requiem for a Dream.

NB : la version non censurée n’existe apparemment qu’en VF, mais n’ayez crainte, le mauvais doublage colle parfaitement au film.

Enfin, Frankenhooker (1989) pourrait se lire comme une histoire d’amour des temps modernes. Pour ressusciter sa dulcinée, découpée en mille morceaux par une tondeuse à gazon de son invention, Jeffrey choisit rigoureusement les plus belles parties des corps de huit prostituées afin de redonner vie à la tête de sa belle. On a donc un Roméo savant-fou et une Juliette fan de bretzels avec pour toile de fond l’épidémie de crack dans les années 80, et la prostitution massive qui en découle. Malgré un univers à priori particulièrement sordide, voici probablement le film le plus déjanté de cette rétrospective sur le « pape de la 42ème Rue ».

Si la programmation de l’Étrange Festival était déjà particulièrement alléchante, nous avons eu la chance de découvrir à travers cette sélection un cinéma alternatif, décomplexé et affranchi de tout carcan, se prêtant parfaitement à la grille de lecture Polychrome axée sur le corps, le genre et les désirs.

Compte-rendu de Clara Beuzen, étudiante à l’école du Louvre.


Cette année à l’Étrange Festival, impossible de rater Être cheval le documentaire de Jérôme Clément-Wilz. Co-produit par Vice, la projection fait deux fois salle comble.

Comme à son habitude, le public de l’Étrange est très hétéroclite, on y trouve du jeune, du moins jeune, du queer, du nerd, des curieux/ses et beaucoup de mines un peu tirées car nombreux/ses sont ceux/celles qui passent leurs jours et leurs nuits au Forum des images.

Karen a 50 ans et quand la caméra l’interroge alors qu’elle est en train de se raser pour la deuxième fois de la journée, elle nous explique qu’elle refuse de s’identifier comme une trans (MtoF), elle est à la fois “tout et rien”.  On comprend simplement que là n’est pas le sujet. Ode à la spiritualité et à l’abandon de soi, Karen est avant tout pony-playeuse pendant plusieurs semaines, elle porte sabots, crinière et queue, et se laisse dresser aux rennes ou en carriole.

Durant les 63 minutes que dure le documentaire et contrairement aux idées que peuvent avoir la majorité des gens en matière de jeux de rôle BDSM, il n’est ici pas question de sexe. Il est surtout question de liberté, d’amour, de Karen et de son besoin d’être aimé, de s’abandonner complètement, de vivre le temps de quelques jours dans un monde fantasmagorique.

On la voit aussi dans son intimité, avec sa jeune fille qu’elle a au téléphone quelques minutes alors que celle-ci est en train de passer sous l’aiguille (« Ah, tu es au salon de tatouage ? Super, tu te fais quoi ? »),  de ses appréhensions lorsqu’elle craint le retour à la réalité et de sa relation avec son dresseur, très respectueuse et émouvante.

On peut reprocher quelques éléments sonores un peu surfaits et superflus, le genre du documentaire pouvant très largement échapper à ce type de composition (et qui est d’ailleurs surtout propre à la fiction…). L’histoire de Karen touche suffisamment sans avoir besoin d’en rajouter davantage.

On retiendra également l’effort et la douleur physique (la combinaison en latex sous un soleil de plomb et les sabots – chaussures qui lui meurtrissent les pieds), la métamorphose complète de Karen et cette parade amoureuse finale, très tendre et l’amour qui fait mal comme on aime.

À voir ici : http://www.vice.com/fr/video/etre-cheval

Compte rendu de Laura Debard, co-secrétaire générale à Polychrome.


Du sang, du sexe, des animaux morts et surtout du cannibalisme. C’est un cocktail dangereux que nous offre Julia Ducournau pour son premier long-métrage Grave. La mayonnaise aurait pu ne pas prendre et pourtant le film ne nous a pas laissé sur notre faim/fin.

Justine, une jeune fille douce et pleine de vertue, intègre une prestigieuse école vétérinaire, comme papa et maman autrefois. Dans sa famille, tout le monde est végétarien et la petite cadette suit le chemin tout tracé par ses parents sans aucunes réactions houleuses. Le calme avant la tempête. Le film est rapidement violent sur plusieurs plans, notamment sur les scènes du bizutage qui sont toutes aussi insupportables pour le spectateur que pour Justine qui s’efforce de faire bonne figure devant sa soeur aînée en 2ème année. Mais c’est lorsque Justine goûte de force à de la viande crue que quelque chose en elle se réveille. Justine a envie de sexe et de viande humaine, parfois des deux à la fois. Elle devient un danger pour ses camarades et surtout pour elle-même. S’isolant et essayant de réfréner sa vraie nature de cannibale, et cela malgré l’aide de son colocataire gay qui entre deux plans culs essaye de la « décoincer ». Justine traverse une vraie descente aux enfers avec quelques bons rebondissements.

Pendant 1h30 de film, la réalisatrice aborde alors plusieurs thématiques : la fin de l’adolescence, la perte de la virginité, le végétarisme, le cannibalisme, l’intégration douteuses dans certaines écoles. Même si parfois les liens entre les thématiques ne sont pas très fins comme par exemple le désir de chair et le désir de manger de la chair, on sort du film avec un arrière-goût de sang, un peu gêné, un peu choqué, comme après une première fois presque réussie.

Compte rendu de Valentin Noujaim, étudiant à la Fémis, pôle cinéma à Polychrome.