Retours sur l’ALMS LGBTQ : Archives, bibliothèques, Musées et collections spéciales LGBTQ+

23 octobre 2016, 21 h 38 min

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Retours sur l’ALMS LGBTQ+ 2016, par Renaud Chantraine

Pour celles et ceux qui s’intéressent de près aux questions relatives à l’histoire et aux mémoires, aux archives ou plus globalement au patrimoine1 des minorités sexuelles et de genre, le congrès qui s’est déroulé à Londres du 22 au 24 juin 2016 a été un moment majeur. Son sigle un peu barbare, ALMS LGBTQ+ (traduit par « Archives, bibliothèques, Musées et collections spéciales lesbiennes, gais, bisexuels, trans, queer et + ») reflète d’emblée la grande diversité de communautés ou d’individu.e.s, de professions ou d’activités, de discours et d’enjeux rassemblés dans le cadre de cet événement.

Tandis que les trois premières éditions (2006, 2008 et 2011) étaient circonscrites au continent nord-américain, c’est Amsterdam, et plus précisément l’IHLIA2, qui reçut la précédente ALMS, du 1er au 3 août 2012, marquant ainsi le point de départ et la consécration de l’internationalisation du rendez-vous. La plaquette de présentation, titrée « The Futures of LGBTI Histories », proclamait en introduction une ambitieuse vision de l’avenir :

« By 2020 LGBTI kids will be able to visit a library and find people like them in the archives. They can find out about their history, their heroes, the struggle for their rights. We want to show them how our predecessors lobbied and lived and loved to create a world in which we all are part of the story. This diverse community will be recognized as a part of society. »

Comment collecter et archiver les mémoires LGBTI ? Comment en promouvoir la visibilité et l’accessibilité ? Comment investir et coopérer avec les organisations mainstream ? Et comment, enfin, s’associer pour mettre en œuvre cette vision commune du futur ?

La quarantaine de communications réunissait des invité.e.s venu.e.s principalement du monde anglo-américain, mais aussi d’Afrique du Sud, de France, de Belgique, de Turquie ou encore de Pologne. De la collection privée (par ex. : l’Académie Gay et Lesbienne3 à Vitry-sur-Seine), au musée national (British Museum), en passant par la bibliothèque universitaire (Pride Library, Canada) ou au centre d’Archives communautaires plus ou moins institutionnalisé (ONE National Gay & Lesbian Archives, USA), l’ALMS 2012 a sans doute été tout autant un premier inventaire que la révélation européenne d’un fort dynamisme associatif et institutionnel autour de la transmission du passé LGBTI. Je n’en dirai pas plus sur ce précédent4, si ce n’est qu’il me semble important de mentionner que relativement peu d’artistes et d’universitaires étaient présent.e.s ; ce point est important, j’y reviendrai.

Quatre ans plus tard, l’ALMS a eu lieu à Londres, organisée par les Archives métropolitaines de la ville en partenariat avec le Queer London Research Forum de l’Université de Westminster et le Bishopsgate Institute. Chacune de ces organisations ayant accueilli une des journées de la conférence, je présenterai leurs spécificités au fil du texte.

Le titre de la conférence de Londres, « Without Borders », renvoyait, si ce n’est au désir d’en finir avec les frontières5, tout du moins à l’hypothèse d’un héritage LGBTQ partagé, dans un contexte émergeant de la globalisation de nos communautés et de certaines de leurs stratégies militantes. L’annonce du colloque signalait la volonté de générer un dialogue entre les domaines interdépendants de la recherche historique et de la collecte, et invitait les participant.e.s à partager leurs expériences, idées et bonnes pratiques. Une attention particulière était apportée à l’exploration des marges, des barrières, des frontières et des intersections, passées et présentes. L’appel à communication encourageait dans cette logique les interventions portant sur les Black Minority Ethnic (BME) et les Queer People Of Colour (QPOC), les communautés trans et les projets extérieurs au Royaume-Uni et aux USA.

Ce sont plus de 120 personnes (pour ne compter que les intervenant.e.s) qui ont répondu à l’appel, donnant lieu à l’une des plus grosses manifestations jamais organisée sur la question de l’héritage des minorités sexuelles et de genre. Leurs points de vue croisés d’universitaires, d’artistes, d’activistes et/ou de professionnel.le.s travaillant aussi bien en institutions publiques qu’au sein des communautés, ont donné une image incroyablement riche et complexe d’un domaine en pleine effervescence.

Comment ces marges culturelles et sociales s’y prennent-elles pour recueillir et organiser les traces de leurs passés pour les transmettre aux générations présentes et futures ? Quels rôles les artistes ont-ils/elles à jouer dans ces processus ? De quoi queering est-il le nom ?

Il serait impossible de retracer dans un texte court la très grande variété des interventions6 qui se sont succédé, parfois en se superposant, durant ces trois jours. J’ai néanmoins choisi d’organiser mon propos de manière chronologique, à la fois pour restituer le tempo voulu par les organisateurs/rices, mais aussi pour présenter en quelques mots les trois lieux prestigieux et engagés qui ont accueilli l’événement. J’insisterai, assez subjectivement, sur certains moments vécus comme les plus intenses. Afin de corriger l’impression de survol que ce type d’exercice donne nécessairement, j’ai aussi souhaité m’arrêter plus longuement sur trois projets, que je présenterai sous forme de focus.

II. Déroulé

DAY I – BISHOPSGATE INSTITUTE

La première journée de l’ALMS s’est déroulée dans la majestueuse salle de bal du Bishopsgate Institute, établissement d’éducation populaire et bibliothèque indépendante dont les collections spéciales s’articulent autour de l’histoire de Londres, du travail, de la libre pensée (free thought), ainsi que des mouvements sociaux et protestataires. Depuis 2011, l’institution s’intéresse également à la communauté LGBTQ+ : elle acquiert alors le fonds de la Lesbian and Gay Newsmedia Archive (LAGNA), composé de plus de 350 000 titres de la presse « hétérosexuelle » documentant l’histoire queer7 de 1900 jusqu’à nos jours. A compter de cette date, d’autres donations de matériaux LGBTQ+, provenant aussi bien d’organisations (comme les archives de Stonewall et d’Outrage, deux importantes associations britanniques de revendication des droits LGBT) que de particuliers, célèbres ou non, sont venus enrichir la collection de l’Institut.

À la fin de la première journée, Stefan Dickers, archiviste et conservateur, nous a accueilli.e.s au Salon de lecture pour nous présenter quelques exemplaires emblématiques de sa collection : des journaux, quelques badges et t-shirts, des livres et des flyers et surtout sa pièce fétiche : un costume de magicien porté par l’activiste Martin Corbett8 lors de sa canonisation par les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Avant de nous quitter, le conservateur nous a fortement incités à venir déposer tout objet intéressant, qu’il s’agisse de journaux, de lettres, de carnets ou de photos, qui seront acceptés et conservés9 dans les meilleures conditions, et qui pourront permettre aux futures générations de connaître la vie LGBTQ des années 2000.

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Venons en maintenant au programme de cette première journée. Celle-ci s’est ouverte par le discours introductif de Jan Pimblett, Principal Development Officer aux Archives Métropolitaines de Londres et coordinatrice de l’ALMS 2016. Accueillant les participant.e.s, elle nous a rappelé, dans le contexte post-Orlando, que la violence et la haine existent toujours, et que la résistance et l’activisme sont aujourd’hui plus que jamais des nécessités. S’en est suivie une série de tables rondes (sur les sources, la classification, l’accès et l’interprétation).

S’agissant des sources, la première volée de présentations a donné un stimulant aperçu de l’étendue des possibles. De l’énigme de la collection de vêtements qui ne correspondent pas à la taille de la célèbre artiste anglaise Gluck conservée au Brighton Museum (Martin Pel), au paquet scellé de lettres découvert par la photographe Sara Davidsmann et révélant l’existence dans sa famille d’un oncle transgenre, en passant par l’expérience de travail sur des images érotiques dans l’Archive privée de Mario Prizek (Daniel Laurin), l’écart est grand. Celui-ci concerne aussi bien en termes de types de collections, que d’investissement affectif, ou de manières de se saisir de cette question des traces. Concluant cette première session, la politicienne canadienne Helen Kennedy, après avoir rappelé l’importance des archives à la fois pour les activistes d’aujourd’hui et pour les universitaires enseignant les études de genre et de sexualité, lançait un appel à une meilleure collaboration entre ces différents métiers : « It’s time for activists, archivists and academics to work together ! »

À peine le temps de boire une tasse de thé et d’engouffrer un muffin aux cranberries que déjà l’historien du costume E.-J. Scott entamait le récit d’un projet fascinant de mobilisation patrimoniale, queer et performative…

FOCUS DUCKIE : Researching, Re-imagining and Re-enacting Lady Malcolm’s Servants’ Ball 1923-1938 (E.-J. Scott)

Lady Malcolm’s Servants’ Ball est le premier focus sur lequel je souhaite m’arrêter dans cet article. Une fête étrange et excitante – et bien plus que ça – célébrée les 24 et 25 juin au même Bishopsgate Institute. On la doit au collectif Duckie10, activistes culturels qui se présentent comme « London’s queer purveyors of progressive working class entertainment ». Troisième volet d’un cycle de Clubbing Vintage, cette soirée visait à faire revivre l’une des plus emblématiques cérémonies de la scène/vie queer londonienne des années 20 et 30. Bien entendu cette histoire cachée a entre-temps largement été oubliée. C’est donc en commençant par réunir une poignée d’herstorians11, épaulées de dénicheur.euse.s d’archives que l’équipe s’y est pris.

Leurs recherches (fichiers de police, articles de presse, photos) sur cette facette méconnue de l’entre-deux-guerres, effectuées notamment aux Archives Nationales du Royaume Uni, leur ont permis de retracer à la fois quelques-unes des vies secrètes des queer de l’époque, et les interactions contemporaines entre genre, classe, autorité et modernité. Entre 1923 et 1938, le bal organisé par Lady Malcolm (1881 – 1964) était l’unique moment de l’année où des milliers de domestiques, issu.e.s des quatre coins du monde et travaillant dans les plus grandes demeures londoniennes pouvaient se rassembler pour passer ensemble une nuit à danser, boire et se rencontrer… Peut-on se rendre compte de l’immense valeur sociale et affective de ces quelques heures de liberté pour ces personnes n’ayant bien souvent ni ami.e, ni possibilité d’exprimer quoi que ce soit en dehors de leur travail domestique ? Le Daily Mirror du 13 novembre 1936 félicitait d’ailleurs l’hôtesse d’« avoir pris conscience que les maîtres.ses de maison ont un devoir envers leurs domestiques, tout comme les domestiques ont un devoir envers leurs maîtres.ses. » Il va sans dire que ses invité.e.s, issu.e.s des classes ouvrières pauvres n’avaient pas les moyens de venir habillé.e.s en costume ou en robe de soirée, Lady Malcom a donc décidé d’instaurer un dress code basé sur la fantaisie. Nombreuses dès lors furent les tenues fabriquées à la main qui commentaient leurs conditions de travail : se déguisant en produit d’entretien, en réveille-matin ou, inversant les rôles, en caricatures d’aristocrates. D’autres choisirent de se servir de cette opportunité annuelle pour se travestir et/ou jouer avec leur identité de genre, profitant aussi de l’occasion pour tenter d’établir quelques contacts physiques avec des congénères de même sexe. Et c’est précisément là que les choses se compliquèrent…

Suite à une série de plaintes et de rapport de police attestant la présence au bal d’un « certain nombre de personnes indésirables, d’homo-sexualistes et d’hommes du type pervers (men of the perverted type), un « comité de scrutateurs » fut mis en place pour contrôler l’entrée tandis qu’était inscrit sur les tickets à partir de 1935, la consigne « No man dressed as a woman… will be permitted to remain ». Mais en dépit des efforts déployés par ces mesures de police du genre, les autorités ne parvinrent ni à laisser dehors les queer, ni à contenir leur visibilité : l’effet fut plutôt de stimuler leurs imaginations.

Presque un siècle plus tard, DUCKIE propose de reprendre la danse pour rendre hommage aux queers des classes ouvrières, celles et ceux qui osèrent transgresser les normes de genre pour se retrouver les uns les autres à l’une des plus brillantes salles de bal londonienne. En renouant avec la documentation subsistante et les vestiges entourant le Lady Malcolm’s Servants’ Balls, en partageant les traces de l’existence de ces travailleurs queer des années 20 et 30 avec les Londoniens d’aujourd’hui, DUCKIE aspire aussi à réimaginer leurs histoires d’amour, leurs désirs et les relations qu’entretenaient ces chauffeurs et ces majordomes, ces cuisinières et ces femmes de chambres. Leur dur labeur quotidien était sans nul doute habité par les rêves de cette seule nuit de l’année où ils pourraient danser en costume avec leurs « belles » et « beaux » (en français dans le texte).

La matinée s’est terminée sur un extrait de la pièce Queer Portrait of a Workhouse de la performeuse londonienne Bird la Bird. Très justement, cette dernière faisait remarquer à l’auditoire que l’artiste pouvait se permettre des choses que l’historien.ne ne pouvait pas. « They can throw glitter on elephant in the room » : sans traduire littéralement12, il est ici question de liberté d’approche et de souplesse d’interprétation. Dans la même veine qu’E-J Scott, et faisant elle aussi partie du collectif Duckie, sa lecture performée explorait l’histoire de la St Martin’s Workhouse, sorte d’asile où travaillaient les plus pauvres au XVIIIe et au XIXe siècles. Dans ces lieux misérables, sur lesquels fut construite par la suite la National Portrait Gallery sans qu’aucune plaque n’y fasse référence, la séparation entre hommes et femmes était stricte, et toute personne ne correspondant pas aux normes de genre humiliée. Ce cadre hétéro-normatif a néanmoins laissé dans les Archives des traces de scandales, de rébellions, et de résistances, qui émaillent son récit. Toute histoire a un angle queer.

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Je serai beaucoup plus bref pour rendre compte des trois tables rondes qui ont occupé l’après-midi. La première, assez technique, concernait la classification. L’autrichienne Margit Hauser a d’abord présenté META, un catalogue bibliographique en ligne proposé aux Archives lesbiennes et féministes de petite taille pour rendre leurs collections visibles sur une base de données transnationale. Les limites des terminologies existantes et des systèmes de taxonomie en vigueur ont ensuite été abordées selon divers axes de réflexion par Rebekah Taylor, Gregory Toth et Walter « Cat » Walker.

La transition avec la table ronde sur l’accessibilité a été faite par Elizabeth Chapman, autour de sa thèse sur les bibliothèques publiques anglaises et leurs difficultés à s’approvisionner en littérature de fiction LGBTQ pour les enfants et la jeunesse. L’américain Joseph R. Hawkins, a ensuite présenté quelques-uns des programmes de ONE, l’institution qu’il dirige et qui se revendique, avec plus de 3 millions de documents, comme le plus gros centre d’Archives LGBTQ du monde. Le binôme de jeunes activistes Onyeka Igwe & JD Stokely a terminé la session en montrant comment certain.e.s artistes QTPOC (Queer Trans People Of Color) pratiquent l’auto-ethnographie pour négocier avec l’absence, produire des traces, explorer les histoires familiales et lutter contre la marginalisation qui les concerne, y compris au sein des Archives : « Sometimes you need to create your own history. »

Je terminerai sur cette première journée en évoquant deux des projets de la dernière session sur l’interprétation : Blushing Pavilion et la très belle performance en musique de Rommi Smith.

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Blushing Pavilion est une idée du studio d’architecture Sam Causer et du collectif d’artistes et curateurs Vividero. Tout part d’une recherche sur le rôle du paysage et de l’architecture balnéaire de la côte du sud-est de l’Angleterre, une région sévèrement touchée par la crise. Rapidement font surface les problématiques du corps, du genre et de la sexualité. Cherchant un lieu pour amarrer leurs expérimentations, le collectif se fixe sur l’abri côtier de Palm Bay près de Cliftonville, construit dans les années 1920 dans un contexte de prospérité industrielle, économique et touristique. Son architecture Art Déco en faisait déjà un lieu chargé, renvoyant à la fois à un « ailleurs » non européen (difficilement détachable du passé colonial de l’empire britannique) et aux plaisirs et exubérances des fêtes nocturnes de cette époque. Ce type de bâtiment avait aussi comme fonction plus ou moins officielle de servir de havre de paix, propice aux rêveries et aux lâchers prises des corps détachés des codes comportementaux des centres urbains. Espaces de transition entre la ville et la mer, la civilisation et la nature sauvage, ils servaient aussi de lieux de dragues, propices aux rencontres plus ou moins furtives. Il se trouve d’ailleurs que le lieu est situé à quelques pas de la plage naturiste des alentours. Avec le déclin économique de la métropole la plus proche, Margate, dans la seconde moitié du XXème siècle, les touristes s’en allèrent et les lieux furent progressivement abandonnés et tombèrent en ruine. Leur valeur patrimoniale n’ayant pas convaincu les autorités. Les problèmes sociaux complexes hérités de ces situations malheureusement classiques s’installèrent aussi.

Blushing Pavilion (« Le Pavillon rougissant ») consistait, de manière éphémère, à redonner une seconde vie à ces lieux de mémoires et de rencontres oubliées. Recherche en Archives locales, recueil de témoignages auprès des populations concernées, documentation et création d’œuvres d’art contemporain donnèrent lieu à une exposition. Celle-ci était accompagnée de la projection de Mort à Venise et de discussions et d’ateliers autour du rapport entre littoral, architecture et sexualité. L’ensemble valorisait la contribution de ce type de lieu à l’histoire culturelle, redonnant modestement une forme de confiance à leurs habitant.e.s. Une confiance basée sur l’échange et sur l’expérience collective et poétique d’un acte de résistance à la déliquescence et à l’oubli.

C’est ensuite et enfin vers d’autres rêves que nous a mené.e.s la jeune chercheuse et poète Rommi Smith. Le lyrisme de sa lecture-performance en forme de méditation, augmenté du blues cosmique de Jenni Molloy et Juliet Ellis, naviguait entre les thèmes de l’auteur.e cartographe et la performativité de l’archive en célébrant les histoires queer, cachées et singulières, des Jazz & Blues Women africaines-américaines. Je précise qu’il s’agit de son sujet de thèse.

Encore sous le choc de sa prestation, nous nous sommes ensuite dirigés pour un verre de vin vers le très beau Salon boisé du Bishopsgate Institute, pour discuter de cette première journée et découvrir la collection LAGNA, dont j’ai parlé plus haut.

DAY II – UNIVERSITY OF WESTMINSTER

Si c’est une grande université londonienne qui a accueilli la deuxième journée de l’ALMS, ce n’est pas seulement que les études de genre et de sexualité sont valorisées et très développées de l’autre côté de la Manche, c’est aussi qu’il existe à l’Université de Westminster le Queer London Research Forum. Créé en 2013 et rassemblant universitaires, professionnel.le.s, étudiant.e.s et plus généralement tou.te.s celles et ceux qui s’intéressent aux questions LGBTQ, leur objectif est de susciter réflexions et débats autour de la variété des expériences et des vies des queers de Londres de 1850 à nos jours.

Les deux keynotes du matin sont venues répondre à point nommé au souhait, exprimé par le comité d’organisation de l’ALMS, que puissent se faire entendre les voix des plus minoritaires.

« When we speak, we are afraid, our words will not be heard or welcome,
but when we are silent, we are still afraid, so, it is better to speak.
 »

C’est autour des mots d’Audre Lorde (extraits de A Litany for survival), que l’universitaire Shawn(ta) Smith-Cruz, a organisé son propos sur le rapport à l’archive des Black Lesbians new-yorkaises. Travaillant de longue date au sein des organisations communautaires comme la Lesbian Herstory Archives, elle collabore activement avec ces groupes au moins triplement marginalisés : par leur genre, leur couleur de peau et leurs sexualités. Les stratégies collaboratives employées dans cette difficile quête de visibilité, de la réalisation de fanzines aux collectes d’histoire orale, visent avec succès à combattre l’oubli.

« The most effective way to destroy people is to deny and obliterate their own understanding of their history. »

Cette sombre citation d’Orwell est tombée quelques dizaines de minutes plus tard, prononcée par le canadien Aaron Devor, premier titulaire d’une chaire en transgender studies et fondateur des précieuses Transgender Archives, hébergées à l’Université de Victoria en Colombie-Britannique. Quelle serait la meilleure manière de donner aux diverses composantes des communautés LGBTQ+ une reconnaissance sociale, une confiance en soi et une meilleure capacité d’agir, si ce n’est de leur permettre d’avoir accès à leur histoire, à travers des Archives ? Dotées d’une collection dont le volume de documents équivaut à la longueur d’un terrain de foot (environ 98 m linéaires), les Transgender Archives ont pour vocation de permettre aux chercheurs et chercheuses du monde entier de contribuer à écrire l’histoire trans13.

Passé ces deux présentations, il nous était donné de choisir entre une multitude de panels, se déroulant aux mêmes moments : sur les guerres, le « patrimoine » (heritage), les media, les collections, le catalogage ou encore la méthodologie. Évidemment, je ne vais pas pouvoir décrire l’ensemble de leurs contenus ; je me concentrerai donc sur deux d’entre eux auxquels j’ai assisté (Heritage I et Collections)14.

Le premier panel (Heritage I) auquel j’ai participé rassemblait trois spécialistes de l’histoire sociale et culturelle anglaise (Matt Cook, Justin Bengry & Alison Oram), également plus ou moins directement liés à Pride of Place, une cartographie15 numérique et participative visant à identifier et répertorier les lieux et paysages associés au « patrimoine » LGBTQ britannique. Portée par le puissant organisme public Historic England, et animée par une équipe d’historien.en.s du Centre pour les Arts et la Culture de l’Université Leeds Beckett, l’initiative entend excaver la mémoire d’une multitude d’édifices à travers le pays, depuis les sépultures aux bars, en passant par les endroits où s’est exercée la violence d’Etat. Une autre et stimulante manière d’écrire l’Histoire, « par le bas », dans un contexte de disparition de plus en plus rapide des lieux historiques de la communauté à cause de la rénovation urbaine.

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Avant d’aborder un peu plus en détail le panel sur les collections, animé par une délégation venue d’Amsterdam, place maintenant au deuxième focus de cet article.

FOCUS 2 – QUEERCODE

Queercode est le seul projet français présenté lors de l’ALMS 2016. Il l’a été par Isabelle Sentis, bibliothécaire et historienne autant que militante féministe et LGBTQI, engagée depuis une dizaine d’années dans des projets mémoriels liés à la Seconde Guerre Mondiale. Lancée à l’occasion des 70 ans de la libération des camps de concentration, grâce à l’aide et la collaboration d’un réseau d’activistes et de collectifs lesbiens, féministes et LGBTQI, en France et à l’étranger, Queercode a pour but de transmettre et de rendre visibles les femmes lesbiennes et bies, cis- et trangenres ayant pris part à la Résistance et contribué à écrire l’histoire de la Deuxième Guerre Mondiale.

Basé sur une logique participative et coopérative, et cherchant à réunir des savoirs sans les hiérarchiser, le site, qui comporte plusieurs « portes d’entrée », se présente comme un espace (de ressources) à la fois hybride et fluide, qui évolue au fil des nouveaux apports.

Si l’implication des femmes et des lesbiennes, notamment dans l’histoire de la Résistance, est devenue un objet de recherche universitaire depuis une dizaine d’années en France, Queercode permet à chacun.e d’apporter sa pierre au projet, sans devoir être ni historien.ne, ni archiviste, ni universitaire. Aussi la démarche se veut protéiforme : scientifique, artistique, d’éducation populaire.

Comprendre les mécanismes d’oppression et d’invisibilisation dans l’Histoire, des femmes et des lesbiennes, cisgenre ou transgenre, est indispensable pour l’émancipation de toutes et tous quelles que soient nos identités et nos orientations sexuelles. Rendre visible des formes plurielles de résistance contribue aussi bien à déconstruire les hiérarchies mises en place par l’hétérosexisme de nos sociétés occidentales qu’à enrichir nos imaginaires individuels et collectifs afin de résister aujourd’hui et demain, ici et ailleurs. Aussi, Queercode se veut autant un outil de lutte féministe qu’un outil de lutte LGBTQI.

Questionner et partager l’histoire des personnes internées dans les camps nazis est d’autant plus important aujourd’hui, alors que des millions de réfugié.e.s (dont des LGBTQI) fuient à travers le monde les guerres et les dangers liés aux changements climatiques, et que des camps s’érigent aux frontières et au sein-même de l’Europe.

L’équipe de QueerCode et ses partenaires déploient également dans l’espace public des stickers (qui reprennent et multiplient leur identité visuelle) afin de montrer la présence de ces ressources dans un contexte français où les résistances et leurs parcours sont particulièrement invisibilisés. Ces autocollants sont aussi fixés sur des boites d’archives lors de rencontres dans les lieux LGBTQI pour les mêmes raisons, mais aussi afin de visualiser ce que pourraient être ces lieux si la plupart de ces traces n’avaient pas été effacées par les régimes fascistes et totalitaires. Enfin, inspirée par la découverte à Auschwitz d’une série de plaques métalliques à aiguilles, ayant servi aux nazis à tatouer les prisonnier.e.s du camp, QueerCode propose à qui le souhaite un tatouage éphémère permettant de se sentir connecté via la peau à ces ressources et à ces femmes. Terminant son intervention, Isabelle Sentis livrait le sens de cette proposition : « Après avoir porté les teeshirts et les badges d’Act Up Lille et Paris, avec leurs triangles roses inversés en référence au triangle rose porté par certains gays déportés, après avoir peint un triangle rose et un noir sur mon visage maquillé de sœur de la perpétuelle indulgence, je décidais de renverser l’acte barbare que sont les tatouages d’indentification réalisés par les nazis sur les personnes déportées en me remémorant la pensée de Monique Wittig ‹ Tout geste est renversement › en portant ce QR code à même la peau. »


Pour introduire le panel sur les collections, je pense qu’il est utile de faire un détour par mon expérience personnelle. Au moment où j’écris cet article, je reviens d’un mois de terrain passé à Amsterdam dans le cadre de ma thèse en ethnologie sociale qui porte – vous en doutiez-vous ? – sur la patrimonialisation des minorités sexuelles et de genre en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Là-bas, j’ai concentré mon étude principalement sur le musée d’Amsterdam, et sur un réseau nommé Queering the collections, qui rassemble des universitaires, des professionnel.le.s de musées ou d’organismes communautaires principalement. Il se trouve que les cinq personnes du panel sur les collections venaient d’Amsterdam, et qu’elles sont toutes membres du réseau. C’est à Lonneke van den Hoonaard, directrice de l’IHLIA et hôtesse de l’ALMS 2012 qu’il est revenu d’en présenter l’origine et les objectifs.

Le réseau s’est constitué suite à un important symposium auquel j’ai assisté 2015, organisé par l’IHLIA épaulé de quelques prestigieux partenaires (Amsterdam Museum, Reinwardt Academie et COMCOM).

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Le programme du symposium se situait en quelque sorte à la croisée de la muséologie et des études de genre de sexualité. Il présentait une série de processus, mis en œuvre au sein des institutions culturelles, visant à les « queeriser », autrement dit et pour simplifier à les rendre plus inclusives.

L’égyptologue Richard Parkinson est venu par exemple rendre compte d’une vaste recherche qu’il a orchestré en mobilisant une grande partie des responsables des différents départements du British Museum, où il est conservateur. Il s’agissait de trouver dans les collections des exemples pertinents d’objets illustrant le fait que la diversité de genre et de sexualité existait bien, sous des formes incroyablement multiples, dans notre longue histoire et ce sur tous les continents. Cette enquête, qui a duré plusieurs années, a donné lieu à la publication de l’ouvrage A Little Gay History16, Desire and Diversity Across the World : 128 pages présentant une sélection de 20 objets largement documentés et imagés.

Jeter un regard neuf (et en l’espèce scientifiquement irréprochable) sur les collections et permettre aux communautés LGBTQ de s’y reconnaitre : ces deux éléments me semblent très importants pour qualifier, en tous cas dans l’esprit de ce symposium, ce que « queeriser les collections » peut vouloir signifier.

A Londres, Lonneke van den Hoonaard a insisté sur la nécessité de pousser les institutions publiques, qui appartiennent à tout le monde, à prendre en compte l’héritage LGBTQ et à rendre enfin visibles et explicites les existences de nos identités. Pour cela, elle a formulé trois types de recommandations : prendre conscience des aspects queer de leurs collections tout en reconnaissant leur importance sociétale ; les prendre en compte de manière permanente lors des expositions et des activités proposées au public ; concentrer leurs efforts à impliquer davantage au sein du musée la communauté LGBTQ.

C’est précisément de ce type de démarche dont étaient venues parler Mirjam Sneeuwloper & Valerie Veenvliet, pour le compte du musée d’Amsterdam où elles travaillent. Là-bas la réflexion a débuté il y a plus d’un an autour de la mise en place d’un nouveau programme nommé Meet Amsterdam. Je précise que le musée avait déjà organisé au début des années 80 une grande exposition sur l’histoire gaie et lesbienne de la ville, travaillé avec la communauté homosexuelle sur la question de la mémoire du sida (en faisant entrer dans les collections des Quilts), et que le plus vieux bar gay d’Amsterdam est reconstitué et présenté au sein du parcours de la collection permanente. Meet Amsterdam souhaite faire du musée (d’histoire culturelle) un lieu accueillant et à l’écoute des attentes des diverses communautés présentes sur son territoire, en se focalisant sur celles qui sont le plus marginalisées socialement et les moins représentées au sein des collections. C’est avec la communauté transgenre que l’équipe du musée a souhaité mettre en place une réflexion pour l’inauguration du programme17. Il a d’abord fallu établir un contact avec ces personnes, les inviter pour sonder leur intérêt et pour connaître leurs désirs. Comment souhaitaient-elles être incluses et représentées ? Qu’est ce que le musée pouvait leur proposer pour inverser l’image d’un lieu où l’on ne se reconnaît pas ? Au terme d’une série de réunions et de concertations c’est un projet d’exposition qui naquit, entièrement conçu par les personnes concernées, accompagné dans sa réalisation par l’institution. Deux salles du musée ont accueilli l’exposition Transmission que j’ai pu visiter durant mon séjour à Amsterdam cet été. Des rencontres étaient également organisées avec des volontaires de la communautés trans tous les vendredis autour d’un café.

Pour en finir avec ce panel sur les collections, un jeune doctorant, Hugo Schalkwijk travaillant avec Manon Parry, professeure d’histoire publique de l’Université d’Amsterdam, sont venu présenter leur recherche commune autour de la mémoire du sida en contexte médical. Leur communication partait d’un constat : ce qui relève du « patrimoine » médical des dernières décennies est rarement conservé. Sa valeur est sous-évaluée étant donné que les ressources se concentrent sur la gestion des problématiques de santé publique, au détriment de la préservation des traces culturelles du récent passé. Durant les cinq dernières années, un album (scrapbook) qui rassemblait les photographies et les souvenirs du personnel et des patients du premier service hospitalier à traiter les personnes atteintes du sida aux Pays-Bas a par exemple disparu. Manon et Hugo ont alors entreprit de re-créer/réinventer cet objet perdu, à travers une expérimentation mélangeant archives, activités artistiques et outils numériques, permettant de diversifier les perspectives de collectes et d’expositions dans les musées. Leur album réunit sous forme numérique des images et des documents issus des Archives des hôpitaux hollandais, des émissions de radios et de télévisions et des entretiens des personnes qui ont travaillé ou été soignés dans ce service dans les années 80 et 90, ainsi que de leurs proches. Des contributions collectées par le biais de l’utilisation des réseaux sociaux y seront également incorporées.

DAY III – LONDON METROPOLITAN ARCHIVES

Malgré les traits tirés et les mines inquiètes de nos hôtes, ayant appris au réveil la sentence inattendue du Brexit, la dernière journée, accueillie aux Archives Métropolitaines de Londres (AML), a refermé la boucle en une sorte d’apothéose collective.

Il est sans doute inutile de souligner l’importance des collections des AML. Celles-ci concernent à peu près tous les domaines des affaires publiques de la cité (comme les tribunaux ou les hôpitaux), mais s’intéressent également à l’histoire et aux mémoires de ses habitant.e.s, et plus particulièrement depuis quelques années à la communauté LGBTQ+. Depuis 2003, les AML accueillent un type de rendez-vous qui n’est probablement pas totalement étranger à la tenue de l’événement dont il est question dans cet article : la LGBTQ History and Archives Conference. Dix ans plus tard, l’institution décide de renforcer très fortement ses contacts et sa collaboration avec divers groupes ou membres des communautés LGBTQ+ en initiant un ambitieux projet d’histoire orale : Speak Out London – Diversity City18. Partant du constat que les fonds publics, notamment ceux de la police ou de la médecine, présentent des biais évidents et laissent dans l’obscurité toute une palette d’expériences personnelles et d’histoires oubliées, l’enjeu consiste à tenter de combler ces vides par l’oralité. Une exposition qui avait lieu pendant mon séjour mettait en perspective ces témoignages et quelques documents historiques de la collection des Archives. Les uns et les autres fonctionnant de pair : multiplier les sources c’est enrichir l’écriture de l’histoire.

Pour terminer cet article et rendre compte de la dernière journée, j’aimerais m’arrêter sur trois personnalités incontournables qui sont intervenues en sessions plénières : Ann Cvetkovich, Amy K. Levin et E.G. Crichton. Je présenterai également dans cette partie mon dernier focus : Archives Activism : An Army of Lovers.

En 2003, Ann Cvetkovich publiait An archive of feelings : Trauma, Sexuality and Lesbian Public Cultures. Cet essai est immédiatement devenu un livre de chevet pour quiconque s’intéresse aux questions d’Archives LGBTQ. Ses recherches, navigant entre Derrida et la théorie des affects, historiographie et études de genre et de sexualité, ne cessent d’interroger les modes d’archivages minoritaires. A partir d’une ethnographie, la théoricienne a présenté à Londres une série de réflexions sur le transfert d’une petite Archive lesbienne et féministe autogérée, la June L. Mazer Lesbian Archives, à la grande bibliothèque de l’Université de Californie à Los Angeles. Y perd-t-elle son aura en tant que contre-archive (counterarchival aura) ou conserve-t-elle au contraire ses pouvoirs d’interventions critiques dans ce nouvel espace ? Comment les pratiques d’auto-archive de « lesbiennes ordinaires » donnent accès à des vies qui n’auraient pas été reconnues publiquement, mais à qui l’archive donne une grande valeur ?

Pour moi, Amy K. Levin est presque une idole, au moins une figure de proue. Muséologue et enseignante en women studies à la Northern Illinois University, elle édite en 2010 chez Routledge Gender, sexuality and museums, une anthologie aussi indispensable que passionnante. Indispensable, parce que cette somme de savoirs jusqu’alors dispersés sous forme d’articles se voyait pour la première fois rassemblée. Passionnante par la diversité des sujets traités : depuis l’étude historique du rôle des femmes au sein des institutions culturelles jusqu’aux essais plus théoriques de relecture d’expositions sous le prisme des théories féministes et queer. En passant par une étude de cas sur la représentation des femmes cuir au Leather Archives and Museum de Chigaco, ou encore un article sur la résurgence des mémoriaux et le développement de nouvelles formes de rituels de deuil dans le contexte du sida. Sa recherche actuelle, présentée lors de la conférence se situe à l’intersection des problématiques de race, de classe et de genre. Il s’agit d’un cours qu’elle donne en troisième cycle pour apprendre aux professionnel.le.s de musées, mais aussi à des historiens publics ou des anthropologues à reconnaître le « privilège hétérosexuel », à s’interroger sur les marges et les barrières existantes afin de rendre ces espaces culturels plus accueillants pour les personnels ou les visiteurs LGBTQI. Je donne au passage le titre prometteur de son prochain livre, qui sortira sous peu : Global Mobilities : Refugees, Exiles, and Immigrants in Museums and Archives. De quoi espérons-le faire avancer un peu les choses.

E.G. Crichton est une artiste pluridisciplinaire, vivant et enseignant à San Francisco où elle est associée à la GLBT Historical Society. C’est depuis ce point d’ancrage qu’elle développe depuis plusieurs années Migrating Archives, un projet évolutif qu’elle lançait à l’ALMS d’Amsterdam en 2012. Profitant de la présence massive de représentant.e.s de centres d’Archives de différents pays, et donc de diverses communautés, elle leur demandait, dans la perspective d’une exposition collective, de bien vouloir sélectionner dans leurs collections une personne disparue de leur choix, célèbre ou ordinaire. Dans tous les cas, cette personne devient l’ambassadrice d’une mémoire collective, comme une photo de famille de celles et ceux qui ne sont plus là, mais dont on souhaite se souvenir. Un travail de sélection de documents ou d’objets (lettres, vêtements, journaux intimes ou effets personnels) est alors mis en œuvre avec l’artiste afin qu’ils puissent être reproduits lors d’une série d’expositions itinérantes, dont la dernière a eu lieu au musée d’art contemporain de Bologne, dans le cadre du festival Gender Bender à l’invitation d’Il Cassero, l’un des plus intéressants centres d’Archives et de documentation d’Italie. En créant un nouveau type de relations entre ces organisations qui collectent et préservent à travers le monde des matériaux historiques LGBT, E.G. Crichton permet, à chaque nouvelle édition de Migrating Archives, de porter différents regards sur le sens de leur engagement. En tant qu’artiste, elle créé des situations dans lesquelles les archives peuvent se transformer et revêtir différentes apparences, migrer à travers des contextes sociaux divers, tout en retournant d’où elles viennent intactes. Ces matériaux historiques, normalement stables et immobiles, expérimentent un glissement créatif, mobilisant l’archiviste, sa communauté et rendant plus vivantes et mieux visibles ces collections.

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Il y aurait encore beaucoup à dire, sur les autres speakers des plénières, et sur la foule de présentations en sessions parallèles de cette dernière journée, apportant conseils et questionnements sur l’avenir des petites structures de collecte, le développement des Archives de communauté, ou encore des exemples de programmes éducatifs mis en place dans les musées anglais. Il faut bien faire des choix, je terminerai donc avant de conclure sur mon dernier focus, d’autres artistes, d’autres américaines.

FOCUS 3 – Archives Activism: An Army of Lovers

Archives Activism : An Army of Lovers19 est un programme d’actions imaginé par le couple d’artistes américaines M. Wright & Kate Jarboe. Il s’agit pour elles de rediffuser stratégiquement slogans, manifestes et photographies des mouvements de libération LGBTQ de la fin du siècle dernier. Le titre est très dense, et je pense qu’avant de passer à la présentation rapide des différentes manifestations organisées, il est bon de s’y arrêter un instant. « An Army of lovers » renvoie à un extrait de tract20 distribué par Act Up lors de la Gay Pride de New York en 1990. En voici quelques lignes :

“Being queer is not about a right to privacy; it is about the freedom to be public, to just be who we are. It’s about being on the margins, defining ourselves.

We are an army because we have to be. We are an army because we are so powerful. (We have so much to fight for; we are the most precious of endangered species.) And we are an army of lovers because it is we who know what love is.”

Cette précision sur l’origine de la citation indique d’emblée plusieurs choses sur la démarche des deux initiatrices du projet. D’abord, comme l’annonce la première partie du titre : celle-ci se base sur des recherches en Archives, principalement communautaires, nombreuses aux Etats-Unis (par ex. la Lesbian Herstory Archives à New York ou la GLBT Historical Society à San Francisco). M et Kate y puisent leurs sources – images et textes historiques -, tirées de groupes comme Queer Nation, The Lesbian Avengers, Gran Fury ou Act Up.

L’opération de réactivation/remise en circulation s’effectue par le biais de différents supports : publications, expositions, stickers, cartes postales et réseaux sociaux.

Une autre remarque peut être faite sur la volonté revendiquée des artistes d’employer l’amour comme force politique et principal ethos du projet. Cette stratégie est visible dans une des actions des deux artistes, qui a consisté à éditer et à distribuer à New York une série de cartes postales superposant une image de politicien.ne. américain.e homophobes, avec des lettres d’amours écrites par des personnes LGBTQ, et retrouvées dans les Archives. Cette démarche est également inspirée par une lettre ouverte d’amour publiée en 1979 par Yoko Ono et John Lennon dans le New York Time, dans laquelle le couple posait comme principe :

« Quand une personne est en colère contre nous, nous dessinons un halo autour de sa tête dans nos esprits ». Réactiver ces archives dans l’espace public devient alors un acte public de mémoire et la revendication d’un espace queer – le rejet de la haine et de l’assimilation, des discriminations et de la violence. Pour l’expliquer, elles usent une fois encore de la citation, convoquant cette fois belle hooks : « Indeed, all the great movements for social justice in our society have emphasized a love ethic ».

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Lancé en 2014 le projet est déployé sous diverses formes dans plusieurs villes des Etats-Unis, du Canada et du Mexique. Leur logo est composé de trois bandes noires recourbées et superposées. Il est inspiré par un événement qui s’est déroulé en 2013 durant lequel une sculpture représentant l’arc en ciel LGBT a été défigurée et incendiée dans un square public à Varsovie. Renaissant de ses cendres, rappelant sombrement l’importance de poursuivre l’action et le combat, ce nouveau symbole entend faire de l’arc en ciel un signe tout aussi révolutionnaire que radical. Durant la conférence, Kate & M. nous ont proposé de dessiner ou de raconter par écrit notre première rencontre avec une personne LGBTQ. La collecte de ces matériaux, qui fait partie de leur dernier projet, A People’s Museum of LGBTQ History, donnera lieu à une exposition participative à San Francisco en 2017. La trajectoire de leur travail forme alors un cercle sans fin : piocher dans les Archives pour produire à son tour des archives…


A une échelle globale, et en dépit d’un décalage incontestable entre les pays du Nord et du Sud, il faut bien reconnaitre la floraison sans précédent depuis quelques années des initiatives concernant l’héritage LGBTQ. Le titre de la conférence venait souligner ce phénomène. Il témoigne d’une prise de conscience par nos communautés, dans toute leur diversité, de l’importance de l’archive, de la transmission de nos luttes aux générations futures. Il s’accompagne également, comme nous l’avons vu, d’un engagement progressif d’un certain nombre d’institutions publiques, convaincues enfin de la nécessité de rendre leurs collections plus inclusives.

Je ne m’attendais pas à découvrir et à recevoir en plein visage autant d’innovations, autant d’énergie et de réflexions qui concernent aussi bien les mondes académiques, artistiques que militants. J’ajouterai que j’ai aussi été frappé par la complémentarité et les multiples formes de collaborations que ces domaines nourrissent entre eux. Il me semble que ce phénomène est assez nouveau, et qu’il va aller en s’amplifiant.

Ce colloque a aussi été vécu par nombre de ses participant.e.s comme un moment humain précieux, de rencontres, de partage et de solidarité. J’en profite pour remercier ici du fond du cœur E-J Scott, Isabelle Sentis, M. Wright & Kate Jarboe pour les échanges que nous avons eus autour de leur engagement. Et Robin Michalon pour sa relecture pointilleuse. Je souhaite aussi témoigner de ma gratitude envers les organisateur.rice.s, et en particulier Jan Pimblett, pour leur hospitalité et la façon à la fois sérieuse et en même temps légère et bienveillante dont l’événement a été mené. Je leur suis aussi reconnaissant de m’avoir accordé une bourse qui m’a permis de financer en partie mon séjour à Londres.

Je ne peux m’empêcher cependant de ressentir une certaine amertume à voir la France rester très largement à l’écart de ces dynamiques, malgré la timide et pour l’instant bien maladroite tentative de la Mairie de Paris de constituer un centre d’Archives LGBT. Je ne sais pas très bien comment pourrait s’immiscer, depuis l’Outre-Manche jusqu’à nos rivages, la conviction qu’enfin il faut chez nous se mobiliser. Sinon peut-être par l’effet d’un improbable ricochet magique21

Notes

1. Employer sans l’interroger le terme « patrimoine », pour parler des questions liées aux minorités sexuelles ou de genre, me semble problématique. D’abord parce que son étymologie latine renvoie à une logique patriarcale de transmission d’un ensemble de droits et de biens des pères aux fils. Ensuite, parce que l’histoire du concept est étroitement liée à celle du musée, et en particulier du Louvre (création révolutionnaire et universaliste). Dans ce cadre le patrimoine a bien souvent été l’objet de manipulations nationalistes et patriotiques de la culture. En France par exemple, et en dépit des récentes évolutions du droit international portées par l’Unesco, il est relativement rare qu’une « communauté » fasse l’objet d’une reconnaissance symbolique de sa culture (voir la polémique sur les langues régionales). Enfin, et pour revenir aux musées, en particulier « de société », il me semble que la muséification procède dans presque tous les cas d’un mode de gestion paternaliste : les objets collectés (y compris lorsqu’ils possèdent une forte charge émotionnelle) sont confisqués, séquestrés dans les réserves, inaccessibles aux non-initiés, et en particulier aux communautés dont ils sont issus. Si la récente montée en puissance du terme de « matrimoine », souvent explicité comme « l’héritage des mères », permet de restaurer rétroactivement une relative égalité des sexes au sein de l’histoire de l’art et des sciences, il me semble qu’elle fait l’impasse d’une approche plus critique que j’ai tenté d’expliciter plus haut. Le terme anglais d’« heritage » me semble plus neutre et fait d’ailleurs l’objet d’un certain nombre de déconstructions radicales, notamment au sein des « Critical Heritage Studies. » Il me semble que l’ALMS participe totalement de cette logique.

2. En 1978, un groupe d’étudiant.e.s et de professeur.e.s de l’Université d’Amsterdam fonde Homodok, devenu International Homo/Lesbian Information center and Archive (IHLIA), centre d’Archives et de documentation visant à rassembler des matériaux qu’il leur était difficile voire impossible de trouver dans les bibliothèques publiques. Ceux-ci étaient pourtant indispensables pour appuyer la recherche du nouveau champ interdisciplinaire des études gaies et lesbiennes, dont l’Université d’Amsterdam est l’une des pionnières. L’IHLIA, aujourd’hui hébergée dans la grande bibliothèque publique d’Amsterdam se revendique comme le plus important centre d’Archives et de documentation LGBTQ en Europe.

3. Le lien vers leur contribution : http://www.archiveshomo.info/pmb/opac_css/doc_num.php?explnum_id=595

4. Pour celles et ceux qui voudraient approfondir, le programme et plupart des interventions sont disponibles sur le précieux blog de la conférence : http://lgbtialms2012.blogspot.fr/. L’ILHIA dispose également en DVD de l’intégralité des débats filmés, qu’il est possible de visionner sur place.

5. Moment étonnamment paradoxal au regard de l’actualité alors immédiate du Brexit.

6. Le programme complet est disponible ici : http://lgbtqalms.co.uk/conference-programme/

7. Les anglo-américains emploient souvent le terme queer comme synonyme de LGBTQ+.

8. http://rosecottage.me.uk/OutRage-archives/MCorbett.htm

9. La consultation des documents est gratuite, sans rendez-vous et ouverte à tou.te.s, du lundi au vendredi de 10 heures à 17h30.

10. Le site du collectif : duckie.co.uk

11. Les féministes de langue anglaise ont considéré à juste titre que le terme « history » (histoire) renvoyait de manière symbolique trop explicitement au possessif masculin « his ». Elles lui ont donc substitué le possessif féminin « her » pour former un nouveau mot : herstory.

12. En essayant, cela pourrait ressembler à « ajouter une collerette à paillettes aux habits neufs de l’empereur » ; comprenne qui pourra.

13. Pour une présentation plus complète des Transgender Archives, une très bonne publication est disponible en ligne : http://www.uvic.ca/library/about/ul/publications/documents/Devor_Foundations_2016_2ndEd.pdf (consulté le 10/09/16).

14. Je précise cependant que je n’étais pas physiquement présent pour l’intervention d’Isabelle Sentis, qui fait l’objet de mon deuxième focus. Si j’ai choisi de l’intégrer, c’est à la fois (sans chauvinisme) parce qu’il s’agissait de la seule initiative française à être représentée à l’ALMS de Londres, et que j’avais déjà pu l’entendre quelques semaines auparavant à une présentation de son projet Queer Code au Centre LGBT de Paris.

15. https://historicengland.org.uk/whats-new/news/pride-of-place-lgbtq-heritage

16. Je précise que le terme « gay » ne rend pas compte de la diversité des problématiques de genre comme de sexualité qui composent cette recherche. Par ailleurs son auteur est également lucide sur le fait que cette appellation, tout comme d’ailleurs celle d’« homosexualité(s) » sont d’un usage relativement récent ; or son étude s’étend sur des objets parcourant plus de 9000 ans d’histoire. Le titre a uniquement été choisi dans l’optique de pouvoir s’adresser au plus grand nombre.

17. Un deuxième volet est prévu pour l’année prochaine avec les minorités ethniques de la ville.

18. https://speakoutlondon.wordpress.com/

19. http://www.anarmyoflovers.org/

20. Pour le texte complet : http://www.qrd.org/qrd/misc/text/queers.read.this.

21. Pour celles et ceux qui souhaiteraient entamer une discussion sur ces questions ou demander plus de précisions sur mon article et/ou la conférence, je les encourage à me contacter par mail : rchantraine@free.fr