Jardin ou l’ode à l’obsolescence

4 février 2017, 15 h 48 min

Jardin et Summer Satana viendront toaster sur de gros beats techno ce soir au Chinois. C’est l’occasion de parler de la prochaine release de Jardin, qui a l’art de bien s’entourer.

Le foisonnant Lény Bernay, a.k.a. Jardin, a encore frappé… là où l’on s’y attend le moins. Cette fois-ci, il invite des amis à venir remuer la terre digitale de son projet au nom presque dystopique de Post-Capitalist Desires.

C’est une version revisitée et étendue que propose le rochellais éxilé à Bruxelles du vinyle éponyme sorti il y a un an sur le Turc Mécanique.

Au diable la mixtape classique et linéaire ! Ici, Jardin signe un essai multimédia et donne carte blanche à d’autres artistes pour réagir et ré-interpréter à leur manière les titres — une sorte de curatoriat : « C’est avant tout un recueil, un mix de concepts, d’idées, de sentiments, qui m’aident à envisager l’avenir. »

C’est là qu’Around Function entre en jeu, pour verser ses images sombres, sa verve engagée et sa langueur poétique. Ce qui a séduit Jardin, c’est le côté, comme chez les situationnistes, « des petites phrases chocs et beaucoup de contre-pieds sur des postures esthétiques et politiques ».

À la base, c’est un site au design pré-capitalistique, une banque d’images, de textes et de sons, que diverses ramifications anonymes viennent alimenter. Derrière Around Function, « il a l’idée de dissoudre les membres ».

Jardin leur laisse carte blanche et il en sort une vidéo — qui n’est pas un clip — que Polychrome vous présente et décrypte. Le collectif est à l’image de la vidéo produite pour Jardin : énigmatique, déroutante, désincarnée — une ode à l’obsolescence, où il n’y a plus ni underground, ni mainstream. Les modes ne dominent plus car elles explosent : « Tout ce consomme, tout se consume très vite, et en même temps c’est là et c’est légitime. » Une gloire à la finitude, mais qui n’en est jamais une, car Internet se souviendra toujours de nos vies.

Entretien

Polychrome : Hey Jardin ! Pourquoi as-tu ouvert les portes de ton enclos pour revisiter ta mixtape ?

LB : Je me rends compte que la musique peut être une tribune et recevoir des propositions artistiques au sens large. Que ce soit des textes qu’on peut ecrire sur des jaquettes, ou des photos qu’on peut publier avec la musique, etc. Et puis forcément, des clips et des vidéos qui sont un medium que j’affectionne particulièrement. En me rendant compte que la musique pouvait vraiment être un endroit où il y avait un espace artistique disponible et assez riche, et qu’il n’était pas assez utilisé en tant que tel mais plutôt comme de la comm’ pure , je me suis dit que j’allais faire ma première proposition de curatoriat visuelle, digitale, c’est-à-dire l’image fixe, le JPEG, le GIF, la vidéo, le texte, le PDF, le MP3. C’est la première que je réunis autour d’un projet plusieurs auteurs, un peu comme une expo dont le thème serait les titres de chanson. Finalement, ce sont plutôt les idées véhiculées par le projet qui étaient importantes pour moi : prenez les idées, vous pouvez faire un clip au sens classique du terme, mais c’est surtout les idées avancées qui comptent.

Polychrome : Salut Around Function ! Comment en es-tu venu à faire cette vidéo ?

AF : Ce qui a un peu motivé la manière dont on a bossé, c’est de partir du titre de l’album, qui nous plaisait bien, « Post Capitalist Desires ». On avait envie de faire une vidéo, mais d’éviter de faire un clip ou une illustration des musiques. On voulait partir sur une vidéo avec des textes, avec un contenu écrit, s’éloigner du clip pur et de la mise en images de la musique qui est sur l’album. Il y avait la volonté de se réapproprier les musiques de l’album en les remixant, en mettant certain passages, se réapproprier la zik de cette manière là.

Polychrome : Et pourquoi avoir choisi ces textes et ces images ?

AF : Toutes les images, c’est nous qui les avons tournées, pas spécialement pour la vidéo. Si elles paraissent si désincarnées, qu’il n’y a rien d’humain, ce n’est pas forcément quelque chose de voulu. Peut-être que ça permet de les mettre en relation avec les textes qu’on a écrit et choisi, d’avoir une portée plus large. Au final, on parle des humains et de la manière dont ils vivent dans ces textes, on avait peut-être pas forcément besoin d’en voir non plus. Avec cette question des identités, de nos visages, de comment on se présente, de comment on signe les choses, on essaie de disparaître ou de déjouer de truc d’identité qui pourrait être un peu autoritaire.

Polychrome : Comment la vidéo répond-elle au titre ?

LB : Ça répond à la critique qui est faite de la société, il y a cette espère de froideur.

AF : Le texte, c’est quelque chose que j’avais écrit car j’avais mené des recherches sur l’état d’urgence à un moment. Le dernière phrase du texte est : « Qu’à l’avenir, que cela présageait-t-il ? » Pour moi c’est assez clair. C’est un constat du monde dans lequel on doit vivre et le ton est assez desespéré d’une certaine manière. Il caricature aussi l’addiction qu’on peut voir dans les films des annnées 60, des Guy Debrord. On a essayé de se le réapproprier, de le détourner. Pour moi, il y a une dimension un peu d’humour, qui se détournerait de productions situationnistes. Et en même temps, le texte est là et on le pense.

Polychrome : Au début, on entend « un retour à la norme ne serait pas plus souhaitable que possible » : tu te reconnais là-dedans Lény ?

LB : Cette phrase est dite du point de vue de ceux qui établissent l’état d’urgence, je l’entends comme ça. Ça dit que ce qui a été fait est irréversible.

AF : Dans cette phrase là, l’état d’urgence c’est exactement la remise en question de cet état d’exception. C’est un état qui va jouer constamment avec le bouleversement de la norme et du normal. L’état d’urgence repousse la norme et en joue en permanence.

LB : Les deux sons qu’ils ont choisis, et cela ne m’a pas étonné, sont deux sons instrumentaux et courts, Nuage Noir et Eternal Sadness, qui répondent très bien au ton posé, désespéré, désenchanté et à la fois empathique. Ça m’a touché qu’ils puissent prendre autant de liberté. C’est peut-être eux qui sont allés le plus loin, ça me plaît qu’on puisse rebondir de cette manière là.

Polychrome : Lény, toi qui te situe « dans cette époque où on a tous peur de la fin du monde », à quoi ressemblerait-elle ?

LB : J’ai l’impression que c’est un mythe perpétuel, un constat assez désespéré. La jeunesse, c’est là que je me place, il y a comme ça, tout le temps, une espèce de constat assez désespéré et finalement je trouve que cette énergie là elle est assez puissante. Elle nous permet de nous projeter encore plus, de rêver encore plus. Et en fait j’y trouve beaucoup d’énergie. Qu’il n’y ait pas d’avenir défini, ou qu’il n’y ait même pas d’avenir, je trouve que ce sont des endroits où on peut au contraire énormément rêver et désirer.

AF : Effectivement, si dans la forme de la vidéo, on a un peu jouer sur ce coté là, désespoir, pathos, voire un peu emo à la fin, c’est aussi pour pouvoir ouvrir d’autres espaces.

Image de couverture : jaquette de l’album Post-Capitalist Desires, source.