Art queer dans Art/Afrique à la Fondation Louis Vuitton

29 septembre 2017, 1 h 04 min

Claire Mead, curatrice et chercheuse indépendante, propose ici une traduction de son article en anglais publié sur la plateforme queeratorial. Vous pouvez aussi la retrouver sur Twitter ou sur sa page personnelle.

Récemment, la Fondation Louis Vuitton a mis l’art contemporain africain à l’honneur. Art/Afrique, le nouvel atelier, a réuni la collection d’art contemporain africain de Jean Pigozzi, la sélection considérable de la Fondation Louis Vuitton ainsi que l’exposition temporaire Être Là, se focalisant sur la scène contemporaine d’ Afrique du Sud. Toutes présentaient une sélection perspicace confirmant le statut international des artistes contemporains africains venant d’une diversité de pays différents. Cependant, Être Là s’établissant dans le contexte de l’apartheid et de la différence sociale permit l’émergence d’une multiplicité de conversations autour de l’identité et la représentation de soi. Cela a mené à une sélection considérable d’artistes exprimant leur identité queer ou rendant ces narrations visibles à travers l’exposition. Les commissaires d’exposition ont trouvé un équilibre rare en rendant cette présence queer tangible sans avoir à l’étiqueter de manière ostentatoire ou l’exiler jusque dans une salle à part. Au contraire, les œuvres étaient éparpillées à travers l’accrochage comme une partie essentielle et cohérente d’une narration complexe explorant l’identité sud-africaine. C’était inattendu et même inespéré de voir un accrochage opérer de manière intersectionnelle sans inclusions hâtives à portée purement symbolique. Une telle approche permet une inclusion informelle de l’identité queer au sein de l’espace d’exposition sans diluer sa capacité à subvertir nos idée reçues.

Zanele Muholi

Zanele Muholi a été internationalement exposée pour son travail photographique en noir et blanc soutenant ses activités en tant qu’artiste activiste. Son travail sur le portrait révèle toute la diversité et la complexité de la communauté LGBTQ d’Afrique du Sud, révélant toute la violence et la discrimination à laquelle celle-ci fait face, et ce malgré la constitution postapartheid du pays depuis 1996. Tandis que Muholi a photographié des hommes gay et trans ainsi que des couples queer tout en étendant sa pratique jusqu’au nombreux pays qu’elle visite, son travail se focalise principalement sur la marginalisation des femmes noires lesbiennes de son pays, qui font fréquemment face aux risques d’agressions et de viols punitifs. Faces and Phases Follow-up est un projet en cours initié en 2006 et composé jusqu’ici de 300 portraits. Ils racontent l’histoire de ces femmes avec des portraits pris à différentes étapes de leur vie. Identités butch et femme coexistent alors que Muholi documente les changements dans les vies de ses modèles en paires de deux ou trois photographies, ne donnant comme indice que leurs noms, la ville, la date. Il y a par ailleurs une superbe publication de la série à travers laquelle j’ai pu feuilleter rajoutant les témoignages de ses modèles et ce que cela signifie d’être une femme noire queer en Afrique du Sud. Leurs histoires parsemées de violence, de discrimination et du danger constant du VIH/sida permettent de rajouter une couche de contexte à l’œuvre de Muholi afin de traiter ces portraits non seulement comme une série photographique, mais de véritables documents activistes et politiques. [x] [x]

Nicholas Hlobo

Nicholas Hlobo, Ndize: Tail (2010)
© Nicholas Hlobo, Courtesy of Stevenson Capetown and Johannesburg, Photography by Mario Todeschini

L’identité de l’artiste en tant qu’homme noir gay et membre de la communauté Xhosa font toutes deux une partie intégrante de son travail. L’utilisation de la broderie et du tricot dans son œuvre sculpturale se réfère à la tradition qu’il a apprise au sein de la communauté de femmes qui l’ont élevé. Il joue avec les notions de rôles genrés et de sexualité avec un artisanat traditionnellement féminin, auquel il rajoute aussi du cuir, du caoutchouc et des chaines comme des éléments plus “masculins” qui pourraient tout aussi bien avoir des sous-entendus liés à l’esthétique du fetishwear. Hlobo effectue fréquemment des performances au sein desquelles il interagit directement avec son propre travail afin de les habiter telles un costume. Ce jeu des genres et l’expression de son identité gay n’est en rien en opposition à l’exploration et la représentation de son héritage Xhosa. Au contraire, tous deux jouent un rôle en faisant de ses œuvres des témoins de son engagement avec des notions d’appartenance ethnique, d’identité sociale et d’individualité. Au sein de l’exposition, Ndize (Queue) (2010), dont le nom signifie “celui cherchant au cache-cache” dans la langue Xhosa, est un mélange festif de satin, ruban, caoutchouc et cuir en teintes arc-en-ciel s’étalant sur les murs et le sol de l’espace. La “queue” pourrait référer à l’importance du bétail dans la culture Xhosa, mais le titre élusif et le mélange de matériaux suggère et appelle à différents niveaux d’interprétation. [x]

Athi-Patra Ruga

Athi Patra-Ruga, The Glamoring of a Versatile Queen, 2015, wool tapestry, 220 x 192 cm. CM. The Scheryn Art Collection © Athi-Patra Ruga, Courtesy Whatiftheworld, Cape Town and Johannesburg

Le travail d’Athi-Patra Ruga est consciemment interdisciplinaire, des tapisseries à la performance, utilisant tous deux les textures et modèles extravagants et sublimes reflétant sa formation de costumier. Ses sujets reflètes des notions d’identité queer, d’hybridité et d’utopie qu’il utilise afin d’interroger et défier l’identité sud-africaine. Dans son projet pour Performa intitulé “Over the Rainbow” il explore l’idée de l’Afrique du Sud comme une “rainbow nation” auto-déclarée en 1994, remettant en question sa diversité sociale utopique censée annoncer un pays postapartheid, à la fois en termes de race et de sexualité. La mode et les pratiques drag deviennent des outils transgressifs afin de mettre en lumière la relation de sa culture à la mondialisation et l’appropriation culturelle.  Au sein de l’exposition, sa série de tapisseries somptueuses montrent sa célébration d’une pratique traditionnellement féminine mais qui s’enracine également au cœur d’une tradition essentiellement africaine. Les figures de ses tapisseries aux allure camp, drag et genderfluid aux parures haute couture sont élevé.es au rang de héros mythologiques, voyageant jusqu’au pays utopique d’Azanie. Ce lieu légendaire décrit par Pline refit surface pendant les luttes politiques pour l’indépendance à travers le continent africain. [x]

Buhlebezwe Siwani

L’identification de l’artiste en tant que Sangoma, guérisseuse traditionnelle dans la culture sud-africaine, n’est pas à dissocier de son identité en tant que femme queer. Au contraire, Siwani utilise ces deux aspects de son identité afin de tisser un portrait sensible et intense de la spiritualité, de la féminité et de la religion dans son travail mêlant sculpture, installation et multimédia. Les notions de dissimulation associé avec son travail spirituel guérisseur sont compromises par le besoin de révéler par le biais de ses œuvres non seulement le récit de sa propre existence, mais les présomptions de sa société autour des corps noirs féminins. Par ailleurs, son travail autour de la spiritualité considère les complexités derrière les stéréotypes autour de la spiritualité africaine en contraste avec le christianisme, permettant de dresser un portrait nuancé des relations spirituelles et sociales à travers une vision à la fois postapartheid et postcoloniale. Son œuvre présentée est Batsho Bancama (And they gave up) (2017), un moulage de son propre corps nu fait à partir de savon. Son évocation d’un souvenir d’enfance douloureux des bains publics met en lumière la notion d’un corps noir féminin constamment et publiquement scruté par un regard patriarcal, ainsi qu’une reconstruction de ce souvenir pour en faire un rite initiatique féminin. [x]

Jody Brand

Jody Brand, Say her name: Queezy, 2016, digital photograph on polytwirl, 250 x 150 cm. © Jody Brand

Le travail photographique de Jody Brand a une portée activiste: rendre visible les “sans-voix” au sein de la culture sud-africaine, notamment les femmes noires queer et trans. #SayHerName est devenu un hashtag tristement célèbre, utilisé afin de révéler et dénoncer les violences, agressions sexuelles et les meurtres subis par des femmes queer et trans racisées, aux mains de la brutalité policière. Brand l’utilise dans une série qui imagine le moment utopique pendant lequel les femmes noires queer ont réapproprié les espaces coloniaux et patriarcaux visant à diminuer et fétichiser leurs existences. Dans ses photographies, ses modèles sont victorieuses et vindicatives dans des espaces blancs et normés qu’elles ont reconquéri en célébrant leur propre identité. Say Her Name: Queezy (2016) exprime ce but avec éloquence au sein de l’exposition alors qu’une aura majestueuse émane du modèle, faisant de cet espace le sien avec une puissance et une élégance s’inspirant de photographies de mode autant que de portraits royaux. La photographie était à l’origine accompagnée d’une installation florale afin de créer une aura votive et spirituelle en hommage à Nokuphila Khumalo, une travailleuse du sexe sud-africaine brutalement assassinée par un photographe. [x]

Kristin-Lee Moolman

Kristin-Lee Moolman, Desire Marea & Fela Gucci, Johannesburh, 2015 © Kristin-Lee Moolman

La représentation de la jeune génération de l’Afrique du Sud du photographe joue avec les notions de genre et de sexualité avec légèreté, prenant son inspiration de la photographie de rue, et de la performance drag. A travers son objectif, les “cool-kids” de Johannesburg prennent la pose avec une attitude queer et une mode revendiquant leur fluidité de genre contre fond de banlieue banale. Parfois camp et parfois pastel, Moolman déconstruit les notions traditionnelles d’apparence et de performance genrées, créant une vision utopique d’une société qui serait non seulement postapartheid mais également post-genre. Dans son travail, diversité et cultures alternatives ont leur propre voix, reflétant les idéaux d’une “rainbow nation” et liant l’importance de narrations queer à la mode, la culture et leur visibilité. [x]

Art/Afrique: le nouvel Atelier à Fondation Louis Vuitton, du 26 avril au 4 septembre.