La rentrée du Centre National de la Danse

12 octobre 2017, 0 h 18 min

Donc pour commencer cette rubrique de critique de spectacle vivant, Polychrome est allée traîner ses guêtres au Centre National de la Danse, institution dont on doit reconnaître qu’elle accompagne les déplacements que les danses urbaines et des propositions queer et trans produisent au sein de la danse contemporaine. En ce dernier week-end de septembre, le CND proposait donc une série d’ateliers ouverts à tous niveaux intitulés « Danses partagées » et diverses performances, dont Mistermissmissmister.

Mistermissmissmister a été créé en 2002 par Ana Borralho et João Galante. Il-Elle l’interprètent ici avec Antonia Buresi. Le dispositif est simple, dans une des alcôves du hall du CND, deux canapés qui se font face, chacun assez grand pour y tenir à trois sans se toucher. Entre les sofas, une table basse et trois casques. Les performeuses arrivent à leur sofa, dos au mur, se déshabillent rapidement et s’asseyent. En face, trois places pour trois membres du public qui restent le temps qu’ils ou elles veulent, chaussent les casques, afin que ça puisse commencer. Chacun-e des performeurs-ses se lance dans un jeu de teasing, dont on ne sait pas très bien jusqu’où il peut aller. Le trouble commence peut-être là, dans la situation elle-même – se faire chauffer par ces personnes nues au milieu du public. Ou bien il commence dans les corps eux-mêmes telles qu’on les voit, ou tel qu’ils interagissent avec nous : on ne sait vraiment plus si ce sont des corps d’homme ou de femme. Les appareils génitaux, la forme de la poitrine, du corps lui-même, sont précisément contrastés du visage, deux corps avec un vagin et des seins et pourtant des barbes bien taillées. Au milieu, il-elle a bien un pénis, mais le visage apprêté et maquillé d’une femme élégante dans la quarantaine. La musique, élément surprise du dispositif, vient aussi déranger, et peut même faire spontanément rire : de Beyoncé à … J’ai eu Leonard Cohen :

If you want a partner
Take my hand
Or if you want to strike me down in anger
Here I stand I’m your man
If you want a father for your child
Or only want to walk with me a while
Across the sand
I’m your man

pendant qu’une femme, un sujet à corps de femme, (mais) portant une barbe joue avec nous à s’attirer, à s’approcher jusqu’à se toucher…

Les jeux du désir sont ramenés à leur expression la plus crue, la plus simple peut-être, celle d’un trouble. Ils sont repris d’un répertoire a priori associé à la féminité, mais performés jusqu’à quelque chose de moins assignable, peut-être le trouble est-il celui qu’on ressent face à tout sujet de désir, à toute personne qui manifeste pour nous un désir aussi cru, d’une manière aussi outrancière. Le genre est certes mis en question, mais il est aussi ramené au niveau élémentaire du désir : on est tous, toutes, touX des sujets genré-e-s, on peut se vivre comme ayant une orientation sexuelle définie, mais avant tout, on est des sujets qui désirent, c’est-à-dire pris dans un rapport entre un ou plusieurs sujets désirants. Ce désir est ramené dans Mistermissmissmister au trouble que le désir peut déclencher en nous. Jusqu’où ça va aller ? Est-ce que je réponds ? Qu’est-ce qui m’empêche de le faire ? Rappelons qu’une petite centaine de personne compose l’audience autour, que d’ailleurs, ces personnes c’est aussi nous, attendant son tour pour s’asseoir sur le canapé, voulant revenir pour « essayer » avec un-e des autres performeur-seuses, et que celles et ceux du public qui se prêtent au jeu, dans la variété de leurs réactions, expressions, réponses, sourires, avances ou face impassible, sont au fond la partie qui compte au moins autant que les attitudes de Ana Borralho, João Galante et Antonia Buresi. Rapidement, une partie du public se place derrière elles-eux et fixe les participants anonymes. Mais donc : qu’est-ce qui m’attire chez cette personne, après tout ? Et puis comment le désir se polarise, et se déplace entre féminin et le masculin ? (selon d’ailleurs qu’on est tombé sur Beyoncé ou Leonard Cohen… by the way, Am I this sexy girl, or do I want her, and this man with a deep voice, is it me or… no it cannot be who I am facing… cause, you know…), ou bien est-ce qu’il échappe à cette binarité, fût-elle dynamique ?

S’il y a toujours quelque chose comme des « structures », si on ne cesse de dealer avec elles, avec la féminité, la masculinité telles qu’elles sont codées, telles qu’elles signifient socialement, avec la violence qui les déterminent, ici elles sont remises en jeu, au lieu le plus élémentaire où elles agissent : le corps, et dans le rapport, au niveau du désir. Dans Mistermissmissmister, on ne cesse de se resituer, d’être déterminée et de déjouer les assignations, et les histoires que l’on peut se raconter sur notre propre désir.

La soirée s’enchaîne ensuite avec le clubbing, avec un lineup composé par les copines de Kill the dj, label résident du CND qui poursuit la lancée du club lesbien le Pulp, fermé en 2007. Au plus fort de la soirée, Kiddy Smile qu’on ne présente plus fait danser le hall du CND archi comble sur sa deep house et ses inserts de Vogue beats – l’occasion de mettre en pratique pour celles et ceux qui ont pris les classes de Lasseindra cet après-midi là… WERK BITCHES ! On attend les prochains live de Kiddy, parce que depuis le festival Loud & Proud à la Gaîté lyrique, on sait que c’est sur scène qu’il nous touche le plus : quand il interprète ses chansons dont on regarde les clips en boucle à Polychrome quand il transporte sa scénographie et qu’il invite les danseuses de la ballroom scene.

Et puis pour répéter votre choré de vogue :

Un dernier mot concernant Kiddy : on vous prépare des surprises. Stay tuned !

Crédit de la photographie de couverture : Olivia Fryszowski, source.