Recension : Ouvrir la voix

14 novembre 2017, 0 h 33 min

Polychrome a vu pour vous Ouvrir la voix, documentaire « afro-féministe » d’Amandine Gay. Avant tout le film est la tentative de sortir un film alors que le soutien du CNC n’est quasiment jamais accordé à des réalisateurs et des réalisatrices afro-descendantes. Après quatre ans de lutte acharnée, Amandine Gay l’a obtenu. Après avoir été présenté dans des centres culturels, Ouvrir la voix est enfin sorti au cinéma le 11 octobre.

Il y a quelque chose de minimaliste dans la forme. Vingt-quatre femmes noires sont interviewées sur ce qu’elles vivent en tant que personnes noires en France et en Belgique, et les interviews sont entrecoupés de quelques scènes où l’on voit certaines de ces femmes au cours de processus de création, théâtral notamment. Les questions portent sur leur vécu comme femmes noires, comme femmes noires désirant des hommes blancs, face au désir et aux représentations de ces mêmes hommes blancs, comme femmes noires attirées par des hommes noirs, mais là aussi projetées dans leurs fantasmes et en butte au désir de ces hommes là pour des femmes blanches plutôt que pour elles. La question de la race est l’une des premières à être posée : dénier que l’on vit dans des sociétés où les individus et les groupes sont considérés, et pour ce qui les concernent, stigmatisés, dans les termes de la race, c’est une attitude violente en tant qu’elle dénie la réalité vécue par les personnes noires qui y sont toujours renvoyées. Ensuite, le problème de l’auto-définition est abordé, justement entre les projections et représentations, et les luttes menées dans la société « en général » et au sein des communautés. La question du communautarisme est aussi posée, renvoyant les blancs à tous leurs communautarismes : régionaux, politiques, de classe… qui ne sont jamais dénoncés, au contraire des manifestations en non-mixité raciale. Amandine Gay recueille également des paroles sur comment on vit ce qui est défini là comme des « maladies de blancs » dans les communautés afro-descendantes : la dépression et l’homosexualité. Organisé thématiquement, en fonction de ces questions, le film est scandé par des cartons reprenant à chaque fois une citation d’une des protagonistes, écrite en lettres capitales noires sur fond blanc. Le blanc de ces cartons, ce blanc très brillant, fait mal aux yeux.

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Voir Ouvrir la voix, c’est entendre des bribes de l’expérience vécue de personne issue d’une minorité, et voir décrites les conditions d’un double bind : être une femme noire. Double bind auquel peuvent s’ajouter quelques autres binds : venir de classes populaires, avoir une sexualité qui n’est pas, ou pas strictement hétéro-sexuelle. Il pourrait même y avoir un troisième bind qui bien sûr s’inscrit aussi dans les limites des précédents, à savoir le fait de militer comme féministe et de porter le foulard et de se retrouver en butte aux « féministes blanches » et leur position par rapport au voile islamique.

Ouvrir la voix, c’est bien là offrir et publiciser un espace de parole à des femmes noires : à des personnes dont la subjectivation et l’existence publique est rendue toujours plus difficile du fait du racisme systémique, du patriarcat et de ses formes spécifiques parmi les personnes afro-descendantes. Le film donne à sentir comment elle ne s’obtient qu’au prix d’une lutte quotidienne. Il permet aussi de saisir comment cette subjectivation, la possibilité d’exister comme personne, comme individue à la croisée de toutes ces discriminations et projections de la communauté c’est en soi déjà un acte politique et que parvenir à s’affirmer comme la personne que l’on a envie d’être, c’est toujours une victoire. Comme posé au début du film par plusieurs des personnes interviewées, il était impossible à l’adolescence de trouver des femmes noires comme modèle positif.

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Si Ouvrir la voix, sous les yeux d’un spectateur qui ne vit pas ces violences et pour qui sa propre subjectivation pose moins de problème (un homme, des femmes blanches, les hommes blancs… dont votre critique cinématographique est un spécimen) permet de sentir toutes ces problématiques, la force du film se trouve également dans le primat accordé à l’expérience, dans sa diversité et ses contradictions. S’il s’agit toujours bien du sujet « femmes noires », d’un sujet qui est produit, même hors d’un mouvement social ou de revendications, comme un sujet politique, si certaines de ces femmes, on l’a dit, sont des militantes afro-féministes, Amandine Gay offre l’espace où peuvent apparaître toutes les disparités qui font la complexité de cette identité politique. Les « femmes noires » ici, peuvent donc tout aussi bien être « franco-sénégalaises » que « françaises » ou « belges », lesbiennes, juive née d’une mère juive polonaise et d’un père gambien, catholiques ou musulmanes, elles peuvent également se vivre comme afro-descendante ou comme afropéenne… ou encore « simplement » comme afro.

C’est ce rapport à l’expérience qui fait du film d’Amandine Gay un manifeste parvenant à être plus puissant politiquement qu’une écriture militante, qu’une écriture qui se sentirait obligée de performer une certitude vis-à-vis d’elle-même : une écriture qui saurait de bout en bout où elle irait – ou qui fait comme si elle le savait, sous prétexte d’efficacité, et parce qu’elle cherche directement à convaincre. Une telle écriture fait droit à la diversité de l’expérience, à la pluralité des subjectivité et à la complexité de leurs constructions et des sédimentations historiques. Le film, s’il convoque une histoire longue d’oppression et de difficiles résistances, s’énonce entièrement au présent. Toutes ces voix contribuent l’énonciation d’une expérience à la fois commune et complexe des dominations et des subjectivations des femmes noires en France et en Belgique, et des perspectives politiques afro-féministes. Ouvrir la voix, c’est le geste de donner de l’espace, un micro et l’opportunité d’une projection en salle à ces expériences, à ces voix. Il vise à en faire entendre d’autres, à ouvrir la voie à des luttes politiques qui définissent leur propres priorités, urgences et agendas politiques. Le film d’Amandine Gay est celui d’une artiste et d’une militante, d’une artiste qui met son travail artistique et sa capacité de création au service d’un mouvement en cours : un mouvement qui grandit, et qui n’a pas l’intention de s’arrêter.