Gonzoo Pornodrame au Tarmac

27 novembre 2017, 18 h 57 min

Gonzoo Pornodrame est une pièce inspirée d'une histoire vraie aussi improbable que dérangeante, celle d'un employé de l'année d'une entreprise chinoise qui, en 2014, se vit offrir par ses patrons le prix d'une nuit avec une star du porno japonais. Sauf que dans le texte de Riad Gahmi mis en scène par Julien Moreau, les genres convenus sont inversés. Ainsi Alex, star du porno, est « offert » par une entreprise pour une nuit à Léna, leur employée de l'année…qui s'avère être vierge. En parallèle,  Daphné, actrice du porno, se voit offrir un rôle pornographique publicitaire sordide qui crée le malaise malgré sa profession assumée sans complexes, du moins en apparence.  On y retrouve un lion, le même qu'une femme, « la prévenue », jure avoir vu au volant de sa voiture juste avant de percuter Léna alors qu'elle quittait le studio d'Alex. Le même lion, en réalité une mascotte commerciale ridicule, gesticule et supplie qu'on le remarque sous son masque, remplissant les vides entre les réponses de Daphné alors que sa vie personnelle est scrutée par un interviewer douteux (il a vu toute sa filmographie; feint-elle l'orgasme? Ses rires nerveux et gênés en réponse, comme ceux des spectateur·ice·s, sont un peu trop sonores). Le lion apparaît à mi-chemin entre une hallucination et un minable personnage de second plan n'ayant son importance que dans les toutes dernières scènes. Et alors que la mort de Léna plonge Alex dans une réflexion angoissée sur la marchandisation de son corps malgré son échange sincère et réel avec elle, Daphné se rend compte de l'écart entre le fantasme qu'elle inspire et son identité propre.

Le porno revisité sous le prisme du drame psychologique investit de nouveau la scène du Tarmac depuis son inauguration en janvier en tant que carte blanche à l'ESAD, produit et interprété par le Collectif Abrasifs provenant de la promo 2017 et dont Moreau fait partie. Développant une réflexion autour des effets du porno axé autour du visuel et de la performance, sa rencontre avec Gahmi écrivant alors la pièce lors d'une résidence à la Chartreuse centre axé autour des écritures du spectacle déclenche un dialogue autour de leurs fascinations mutuelles. La mise en scène de Moreau porte le texte de Gahmi avec intensité, montrant à quel point leurs réflexions parallèles sur l'effet du porno sur leur sexualité ont mené à un dialogue intelligent mais sans prétention. Dans une narration qui crée un chassé-croisé de scènes qui s'interrompent et se superposent sans prévenir, le fil conducteur peut être difficile à retrouver. Or même si les narrations multiples peuvent d'abord désorienter, on se laisse rapidement porter par les dialogues sensibles de Gahmi, qui révèlent patiemment un enchevêtrement ambigu de relations complexes, de désirs, de non-dits remémorés, imaginés, hallucinés, réinventés.

Un écran géant diffusant en direct des prises de vue des acteurs sur scène ajoute une nouvelle dimension aux notions de représentation et de spectacle au sein de la narration.  L'écran devient un autre acteur de la pièce, un intermédiaire illustrant en soi la manière dont nous filtrons et éditons notre rapport au sexe, la manière dont nous projetons nous propres fantasmes et idées à travers les images que nous recevons en masse sur internet. Si « Gonzoo » se réfère au gonzo, un style de porno au cadrage immergeant le spectateur dans la scène comme s'il était lui-même à la place de l'acteur,  le travail vidéo de Moreau reprend et déconstruit ses codes. La fixation érotique du cadrage sur la bouche revient constamment, mais avec elle une complicité et une intimité entre actrice et spectateur·ice·s très loin des rythmes violents et saccadés du porno. Actrices seulement, car ce sont surtout leurs visages qui dominent l'écran, comme dans le porno où justement tout est fait pour que le spectateur puisse s'identifier au performeur dont on ne voit pas le visage. Une exception est faite sur scène pour les rares instants érotiques et tendres que les personnages partagent avec quelqu'un, sous une lumière mauve qui semble toujours suggérer une zone trouble entre hallucination et réalité.

De la même manière, dans la scène du début, les hommes sont masqués dans leur armure de body en latex couleur chair mais les femmes sont à visage découvert. Les hommes se cachent derrière une masculinité axée autour du profit, de la rage, de la performance et de la prouesse, soit sexuelle soit commerciale. Les femmes elles, sont mises à nu, interrogées, scrutées, blâmées et moquées pour leurs désirs assumés, sur scène comme à l'écran. Ce sera le même body plastique qui sera porté par Alex dans sa scène remémorée avec Léna, mettant de côté le vrai et le sensuel au profit du lisse et d'une performance convenue, orchestrée. En tant que danseur, Moreau a su trouver le ton faisant des chorégraphies rythmant la pièce une réflexion sur ce corps orchestré, dirigé et finalement semblable à une marionnette simulant les rapports. L'orgie chorégraphiée qui débute la pièce a tout d'un rituel sordide et rien d'un moment de passion. Et lorsqu'un « coupé ! » retentit, ce tableau composé se défait tout à coup et on retrouve les acteurs se précipitant pour préparer la prochaine scène, soulignant l'artifice. Dans une scénographie simple, l'effet plateau de tournage est ainsi entièrement assumé et utilisé. Dès l'instant où l'on manque de se retrouvé plongé et happé dans l'univers de l'histoire, ces interruptions à intervalles irréguliers nous rappellent la thématique majeure de la pièce : la tension entre la performance artificielle du sexe et sa corruption par l'argent et notre capacité à former de véritables identités et relations sexuelles autorisant l'erreur et l'insécurité.

L'inversion des rôles de l'employée et de l'acteur permet de rajouter une couche de complexité aux rapports de force inégaux qui nous gouvernent par rapport à l'objectification, le désir et le développement de nos sexualités via le porno. Léna crée le trouble en acceptant Alex en prix, un tabou qui n'aurait pas eu lieu d'être si elle avait été un homme. Au moment où ses désirs s'avèrent concrets et non pas une blague, le silence se fait suivi d'une isolation humiliante au travail.  Daphné fait face au mépris et à la violence des hommes qui l'adulent à l'écran en pensant la posséder mais dissèquent ses moindres faiblesses lorsqu'elle s'avère être humaine, pudique, vulnérable et surtout maîtresse de ses propres choix. La masculinité toxique, elle, n'y échappe pas. L'une des scènes les plus violentes de la pièce voit Alex venir sur les lieux du travail de Léna afin d'annoncer sa mort au patron. Celui-ci, au lieu de faire son deuil, le félicite pour ses prouesses hardcore à l'écran. Au fur et à mesure ses gestes et paroles passent du compliment sexuel à l'ultra-violent, terminant avec une gesticulation animale, convulsive, et le souhait de lui aussi pouvoir les dominer et "les broyer en miettes", ces femmes. L'humanité des femmes est broyée à l'écran comme dans le monde de l'entreprise alors que l'homme doit endosser un rôle hypersexuel au final factice et tout aussi déshumanisant. Et si les rapports entre personnes du même genre sont évoqués subtilement, au détour de quelques échanges comme pour évoquer une alternative utopique à ces clashs hétéronormés (en toute objectivité bien sûr), c'est finalement l'incompréhension et le manque de communication entre hommes et femmes qui prédomine la narration.

Dans une pièce rempli de non-dits et de doubles sens, les métaphores un peu trop évidentes peuvent lasser, comme le rapprochements effectué dans la narration entre la situation d'Alex et Daphné et celle de la Passion du Christ, martyrisé à la place du criminel Barrabas. Non pas parce qu'elle n'est pas pertinente mais parce qu'on y détecte déjà nous mêmes des allusions visuelles plus ou moins subtiles (après tout, la société nous assène également un trop-plein visuel d'imagerie… religieuse). La fin déroutante est quelque peu alourdie par les explications en épilogue : l'allusion à la théorie des « neurones miroir » selon laquelle nous « vivons » l'action que nous voyons au niveau cérébral, ajoute un côté « documentaire » au monologue de fin et à l'enjeu du porno dont on pouvait se passer au profit d'interprétations plus ouvertes.

Le risque majeur de cette pièce aurait été justement de virer au faux documentaire « inspiré de faits réels » pétri de pathos ou du tragique qui en fait tant qu'il vire au comique. Finalement, il n'en est rien. Les rires peuvent succèdent au trouble en une phrase et vice versa, et ces changements de ton entre le grotesque, le surréaliste, le sensuel et l'angoisse contribuent à la complexité de la pièce jusqu'à la fin. Si Gonzoo Pornodrame délivre un regard critique sur le porno et la formation de nos sexualités dans un univers saturé d'imagerie hard facilement accessibles, il n'en est pas moins nuancé, hurlant ni à la pruderie, ni à la censure. Après tout, ce n'est pas la sexualité et le désir assumés que la pièce dénonce mais bien son instrumentalisation et sa possession en tant qu'outil commercial dans une société poussée vers la consommation et la performance à outrance jusqu'à y perdre tout sens. Donnant la pleine parole aux acteur·ice·s du porno dont les personnages sont finalement les plus complexes et humains de la pièce, Gahmi et Moreau visent plutôt le système de consommation de contenu et d'êtres dont l'industrie du porno bénéficie, mais dans lequel le monde corporate et marketé des médias, de la performance au boulot et des « employés de l'année » semble tout aussi complice et déshumanisant. C'est finalement notre relation à l'autre (l'autre genre, l'autre partenaire, l'autre côté de l'écran) qui est analysée et remise en question, à se demander si la brutalité des rapports du porno reflète ceux de la société ou bien l'inverse. Face à ce que le porno a pu inspirer pour amener à cette réflexion esthétique et expérimentale, déroutante et pointue, on reprend la phrase ironique de Moreau pour conclure : « Alors là je dis bravo, merci, merci, merci le porno ! »

Les représentations de Gonzoo Pornodrame ont eu lieu au Tarmac, scène internationale francophone, du 15 au 16 novembre 2017.

Crédit pour les photographies : © Christophe Raynaud de Lage.