Critique : Blade Runner 2049

3 décembre 2017, 20 h 12 min

Eh, oui, Polychrome est aussi allé voir Blade Runner!

Et même que… ben, quand même, ben… on a un peu aimé, et on y a vu des choses… Je commencerai par une critique, et puis une analyse – ça sera un vrai bon spoiler, donc vous êtes prévenuEs.

Tout de même, parmi les reproches à faire au film, le premier qui saute aux yeux, surtout en sortant d’Ouvrir la voix d’Amandine Gay, c’est la représentation des personnes noires dans le film, sans parler des latinos et des asiatiques : donc aucun latino, et trois tout petits rôles interprétés par des noirs, un officier de police qui n’aura qu’une réplique, un receleur éthiopien, éternel «noir cool» dans un film qui d’ailleurs ne l’est pas, et un… esclavagiste. Oui oui, les noirs dans Blade Runner 2049 sont des trafiquants, des flics subalternes ou des salauds d’esclavagistes, d’enfants qui plus est… je reviendrai sur la thématique des discriminations puisque c’est bien sûr le sujet central du film, mais tout de même allo, 2017…

Seconde critique, la production elle-­même empêche de traiter avec la finesse qu’exige les questions mises en jeu là. Pas toujours facile de vraiment prendre tout ça au sérieux : la catastrophe écologique, la xénophobie et le racisme systémique ou encore le rapport aux robots (question actuelle s’il en est, l’androïde Sarah a obtenu le mois dernier la nationalité saoudienne, et la robotique est effectivement un axe de recherche de plus en plus privilégié par les intérêts privés et certains Etats). Certes, la longueur du film permet, au contraire du format habituel de ce type de productions, de laisser au personnage principal le temps de vivre la complexité de sa recherche. Blade Runner 2049 reste un film d’action qui essaye de parler de politique, de discriminations et des problématiques de la subjectivation: le pari est peut­-être impossible à gagner. Il a néanmoins le mérite de donner des images à ces questions et à ne pas chercher à y répondre, ce qui reste plutôt heureux. C’est bien parfois la qualité, inconsciente quelque part, d’un cinéma de fiction, non militant, qui aborderait des sujets politiques. C’est aussi la force de la fiction comme art par rapport à une perspective strictement documentaire qui attendrait tout du fait d’exposer la vérité. Ici le spectateur a plus d’espace que face à un documentaire qui dénonce.

Dernière remarque, l’esthétique de Blade Runner 2049 est vraiment forte : des décors de ville abandonnée au milieu du désert aux costumes, entre cyberpunk trash et hood fashion des prostituées conspiratrices, ou encore des locaux de la Wallace Corporation, de leur salle d’archive infinie ou du bureau de Luv avec ses murs dorés sur lesquels sont projetées des vagues lumineuses jusqu’à ses propres outfits haute couture, chaque ambiance, chaque groupe, chaque monde signifie, avant tout par son costume. Après, on n’est pas obligé d’y être sensible, mais à Polychrome, disons qu’il y a une certaine fibre!

Ce qui suit est une analyse du film et discute des éléments du scénario. Polychrome décline toute responsabilité de spoilage : si vous lisez la suite, vous êtes prévenuEs. Blade Runner pose donc la question du statut des réplicants dans cette société du futur. Ce sont ces esclaves à qui, comme aux africains et africaines déportées durant la traite négrière, on n’a pas donné les moyens de bâtir une société. L’existence des réplicants est dédiée à l’obéissance aux ordres. En même temps, ils sont intégrés dans la société et dans ses hiérarchies socio­économiques : ils peuvent jouir d’un certain confort matériel lié vraisemblablement à leur situation socio­-économique. Ils tiennent à la fois des esclaves déportés aux Amériques par la traite, et des minorités raciales dont les membres sont exclus en tant qu’ils sont inclus, ce que l’on voit à travers les insultes, qui effectivement ne sont pas le fait des seules classes sociales «inférieures» (les zonards de la cage d’escalier de K, aussi bien que Coco, le médecin légiste de la police). Blade Runner 2049 repose le problème des cyborgs comme question éthique et politique, figure qui domine esthétiquement l’époque de la version de Ridley Scott. Il fait subir deux déplacements au problème de l’authenticité. Le premier est celui de la conspiration qui affirme l’authenticité humaine supérieure des réplicants, alors justement qu’ils ont été fabriquées.

On pense ici au Cyborg Manifesto de Donna Haraway, qui met au travail les rapports de race et de genre depuis le cyborg, en tant qu’il est ce lieu de mélange d’humain et de machine. Le cyborg vient poser la question des limites de l’humain, de ces rapports avec le non-­humain et des frontières qui circonscrivent les différents règnes. Donna Haraway vient rappeler que nous sommes tous et toutes les produits de technologies, et que ces technologies sont inscrites dans une histoire faite de violences, racistes, sexistes, d’expropriation de la terre, des savoirs nés d’alliances avec les formes de vie avec lesquelles nous humainEs, formons des écosystèmes. Il y va d’une perspective matérialiste non pas d’écriture de l’histoire, mais de production de « narrations spéculatives », de mythes qui sont aussi des ironies. De telles ironies sont des « jeux sérieux », des positions à occuper à l’intérieur des « traditions évangéliques laïco­-religieuses, traditions suivies en politique par les étasuniens, y compris les féministes socialistes ». On s’empêche là de prétendre résoudre les contradictions à coup de réponses faciles. C’est bien le propre des idéologues de manquer d’humour : de manquer de distance, comme cette distance entre la théorie et la pratique qu’il s’agit toujours de considérer et de mettre au travail, ne serait­-ce que pour réagir à l’imprévisibilité des temps. Le cyborg chez Haraway vient débouter nos certitudes quant aux frontières et aux partages entre « humains » et « non ­humains ». Il signifie une authenticité de ce brouillage plutôt que de la « Nature », de « l’humain », de « l’animal » ou encore de la machine.

Villeneuve vient poser la question de l’authenticité du cyborg par rapport aux humains. Les premières ficelles sont un peu grosses, comme l’intérieur vintage de la maison de Sapper dans lequel pénètre K, et l’ail qui bout dont l’odeur interpelle l’agent K. De l’ail en 2049 ? Faire bouillir des aliments et sentir des odeurs de cuisine dans le futur contaminé ? Il faut là être un réplicant en lutte, à l’heure où les humains s’installent dans leurs colonies martiennes, pour en être encore là ! Outre ce cliché introductif, la perspective du film tranche avec le matérialisme de Donna. On comprend tout de suite ce qu’il y a de surhumain chez les réplicants qui guérissent en quelques minutes de leurs blessures superficielles, ou qui sont, à l’image de Joi la compagne « parfaite » que s’est offert K, des projections vidéo dans l’espace. Non, c’est plutôt au niveau de l’intime que se situe le trouble, en tous cas le déplacement. Les réplicants font l’amour, au moins entre eux, ils font même l’amour à des superpositions de corps «de chair» et de projection holographique. Ils et elles se subjectivent par leurs rapports interpersonnels – Joi comprendra tous les enjeux de ce qui arrive à K mieux encore que lui. C’est elle qui lui donnera un nom, Joe. Ils et elles ont des souvenirs, une enfance dont ils savent le caractère factice, jusqu’à ce que l’on comprenne qu’en réalité ces souvenirs ont bien été vécus, quand bien­ même par une seule d’entre eux, Ana Stelline. On pourrait voir son travail révolutionnaire comme la constitution d’un sujet politique collectif qui aspire à sa libération. L’intime est politisé dès qu’il est extrait de la stricte dimension individuelle. Il est réaffirmé comme une forme d’authenticité dès lors qu’il devient le ferment d’un combat politique tel que celui que mène la conspiration réplicante.

Blade Runner 2049 vient donc reprendre la question de Ridley Scott : celle de Deckard qui se demande s’il n’est pas en fait un réplicant, ou encore celle de l’humanité qui se demande ce que ça fait à sa propre définition de se cybernétiser. La question est en revanche renversée : dans 2049, K se demande lui s’il n’a pas quelque chose d’humain. S’il n’est certainement pas un humain non cybernétique, c’est d’ailleurs semble­-t­-il la seule chose qu’il sait – comme il sait que ses souvenirs sont « fabriqués », peut­-être est-­il en réalité bel et bien né, ce qui donnerait, encore plus qu’à la résistance réplicante, du sens à son existence, de l’« humanité ». Quand la résistance lui demande de tuer Deckard au nom d’une cause d’une valeur plus haute qu’une vie, K, devenu Joe par cette subjectivation nataliste, fera preuve d’une encore plus grande humanité en risquant sa propre vie pour sauver celle de de Deckard et lui permettre d’enfin rencontrer sa fille, Ana Stelline. C’est même sa propre vie qu’il sacrifiera : il triomphera de Luv mais succombera de ses blessures sur les marches des locaux du docteur Stelline (selon le storyboard). Par ce thème du miracle de la naissance, Blade Runner 2049 témoigne d’une lecture plutôt littérale de La Condition de l’homme moderne d’Hannah Arendt. Chez Arendt, la naissance rebat les cartes, tel que « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, naturelle, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir… En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance » et également « Le nouveau apparaît donc toujours comme un miracle. Le fait que l’homme est capable d’action signifie que de sa part on peut s’attendre à l’inattendu, qu’il est en mesure d’accomplir ce qui est infiniment improbable ». Arendt situe d’une manière réellement inédite dans l’histoire de la philosophie, la caractéristique de l’humanité dans l’action, comme quelque chose de d’imprévisible. Là où chez Marx et les marxistes (certains en tous cas), l’histoire connaîtra bientôt non pas sa fin mais bien son commencement du fait d’un travail des contradictions sociales et économiques qui (re)lancent le mouvement, Arendt, elle, part de l’inattendu, du simple miracle qui correspond à une prise de responsabilité. Pour entrer dans la Vita activa, pour atteindre au domaine de l’histoire en train de se faire, les hommes et les femmes doivent s’émanciper des contraintes du « labeur » et de « l’œuvre », du travail aliénant tel que celui des champs, et de l’ouvrage comme celui que produit l’artisan. Si ces deux niveaux restent nécessaire – il faut bien se nourrir et fabriquer – l’histoire ne débutera, le monde ne pourra se transformer qu’à la condition que l’on s’en émancipe et qu’on assume le courage nécessaire pour apparaître publiquement. Denis Villeneuve suit avec Arendt une manière de penser l’histoire, certes non matérialiste, mais qui la prendrait comme le lieu d’une ouverture toujours à produire, le lieu d’une imprévisibilité puissante de briser le schéma de l’éternel retour. L’authenticité ne correspond dès lors plus à une identité et une origine fantasmée (une procréation sans personne extérieure au couple hétérosexuel et à la « famille nucléaire », une France ou une Europe sans immigréEs…), ni à une continuité qui se recréée toujours, ainsi les conspirateurs qui justifient et exigent – tel le mythe – le sacrifice. Elle est du côté de cette « réinvention de la nature » comme chez Donna, et chez Joe, elle tient à son propre libre arbitre, sa propre liberté. Lui­-même finira par comprendre qu’il n’a pas été engendré, mais il est tout de même capable d’action, de faire l’histoire. C’est peut­-être une des forces du film, le personnage de K/Joe se subjective entre trois dispositifs qui mêlent autorité et plaisirs, incarnés par trois femmes:

  • son conditionnement qui lui impose d’obéir aux ordres que lui donnent Joshi sa supérieure hiérarchique qui le punira pour avoir échoué à ses tests, plaisir pris à la punition au sens de Foucault ;
  • les sirènes du pouvoir et le désir de Luv pour lui, dont l’aqmé sera ce baiser au moment où, dans le combat, elle pense l’achever, et où elle­-même jouira de sa supériorité ;
  • enfin la force révolutionnaire. Elle lui offrira les plaisirs charnels quand Mariette passera la nuit avec lui, et lui intimera l’ordre d’éliminer Deckard. C’est sans doute la force dont Joe est le plus proche. Elle existe depuis la certitude que le miracle est possible, certitude qui justifie sa prétention à une humanité, à une authenticité supérieure. Mais cette prétention, classique chez les groupuscules en lutte (un peu cliché, mais aussi souvent vrai), va la convaincre qu’une vie peut être sacrifiée « pour la cause », et l’amener à négliger l’affect du père qui a pourtant contribué à ce miracle. Le terrorisme fut­il d’extrême gauche est décidement un sujet à la mode aujourd’hui.

On est avec la conspiration en pleine clandestinité. Elle se recrute dans les bas­fonds, comme il se doit, parmi les prostituées. Jamais on ne les voit manier les armes ou se battre, leur lutte semble se diriger uniquement à destination des autres réplicants, à en juger par l’élément messianique qui les fait avancer: le Dr Ana Stelline leur héroïne, la seule a jamais avoir été engendrée par d’autres réplicants, la seule réplicante à être née. C’est elle qui donne aux autres le réconfort et la beauté d’une existence normalement vouée au respect des ordres : leurs souvenirs, dont ils savent très bien qu’ils ne sont pas les leurs. On comprend que sa faculté soit l’élément libérateur, et on devrait comprendre pourquoi elle attire l’intérêt de Wallace. Le paradoxe étant bien sûr que cette force révolutionnaire s’est déjà mise à son service, elle lui sous­traite ses services en bon sujet néo­libéral. En France elle serait auto­-entrepreneuse. Paradoxe seulement à moitié : le Dr Stelline a déjà commencé son travail révolutionnaire, elle agit sur les consciences au sein même de l’entreprise capitaliste, et elle exerce également comme soigneuse de réplicants. Le care devient ici l’élément messianique dont la révolution a besoin : elle travaille en secret avec ses propres souvenirs, et elle est née : elle est comme la preuve qu’un monde est possible pour les réplicants, que quelque chose peut continuer, peut se reproduire. Ana Stelline est née de ce miracle qui a inspiré le résistant Sapper est ses amis.

Si K/Joe est entouré de personnages féminins, Denis Villeneuve les cantonne à des rôles et des fonctions habituellement féminines. Certes, elles incarnent des femmes fortes, des dirigeantes et des femmes qui s’affirment. Il n’empêche qu’elles sont comme les muses, l’élément messianique qui vient inspirer l’homme en train de se découvrir comme seul et unique sujet capable d’action au sens arendtien : capable de transformer l’histoire hors de la continuité du maintien de l’ordre, du désir informe du capitaliste Wallace, hors enfin des prophéties révolutionnaires déjà écrites. Comme le dit Frey à K/Joe: « Tu pensais que tu étais le messie ? Nous aurions tous aimé l’être ». Il a tout de même le loisir d’agir, là où Ana Stelline est cantonnée dans sa bulle de verre, condamnée en quelque sorte à accomplir sa destinée de libératrice.

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C’est que c’est bien au niveau de la politique que le film se révèle problématique, et ce à un second niveau: il est en effet douteux qu’il existe aujourd’hui des minorités qui ne soient parvenues à aucune production culturelle et théorique. Les esclaves amenés aux Amériques durant les siècles de la traite, s’ils étaient les sujets les plus modernes qui soient du fait de leur conditions de travail à la pointe de l’aliénation (en tant qu’ils étaient totalement séparées de leur subsistance, consommant, au moins dans les premiers temps de l’exploitation de la canne à sucre, uniquement de la nourriture importée, ne construisaient pas leurs maisons et ne cousaient pas leurs habits…), bref, ces sujets que l’on verrait facilement comme absolument déracinés transportèrent au moins des rythmes, des danses, des langues des coutumes et des histoires. Aujourd’hui en tous cas, les groupes minorisés qui luttent, afro­descendantEs en premiers, ont pu constituer une longue tradition de savoir théoriques et de médiations de l’expérience. Blade Runner 2049 illustre peut­-être le sentiment dont témoignent beaucoup de personnes de ne pouvoir mettre des mots sur les des discriminations qu’elles vivent, de parfois ne même pas pouvoir les comprendre quand tout le monde – les blancs – autour les nient. Parfois, on se demande si on est folle, jusqu’à rencontrer d’autres qui vivent la même chose, et des pensées qui se sont formées depuis l’expérience de ces violences et l’étude de ces discriminations. Or Blade Runner 2049 semble négliger que la résistance ne se fait jamais sans texte, sans chansons, sans mémoire… sans tradition. Parce qu’elle ne se fait jamais sans combat, et que ces combats du passé, même si on les connait mal, inspirent ceux et celles qui se soulèvent aujourd’hui. Les vaincues, lorsqu’elles survivent, lorsqu’ils reconstituent leurs forces, tentent de mettre ce qui reste à l’abri pour les combats à venir. Si Blade Runner 2049 saisit à travers les réplicants une certaine revendication à l’universel – à une humanité supérieure – telle celle des esclaves de St­Domingue et de leurs descendants, telle aussi qu’un historien comme CLR James ou qu’un penseur comme Dipesh Chakrabarti auront pu la rappeler, il manque désespérément d’une approche matérialiste. Si, par le travail sur les souvenirs dont le caractère à la fois authentique et artefactuel se révèle être une arme, il expose l’intime comme lieu, sinon « politique », en tous cas politisable, il oublie la consistance matérielle d’une résistance. Il néglige comment on comprend que son propre corps est le produit d’une histoire de la domination, et comment c’est ce corps pris dans cette histoire que l’on met en jeu. Les vies à sacrifier apparaissent comme relevant d’une conception un peu romantique du combat, et appartiennent à une rhétorique héroïsante plutôt propre aux groupes « terroristes ». Mais surtout, Blade Runner 2049 néglige le niveau élémentaire de l’intersubjectivité: on ne voit presqu’aucun humain dans le film. Les niveaux de lutte et de concurrence entre réplicants/dominéEs sont certes présents dans une relative complexité, mais on oublie un peu facilement que la lutte se mène toujours en relation avec les dominants, pour y identifier les différends, se confronter et sans doute se battre, et trouver des possibles alliéEs.

Le film ne montre jamais ce niveau. On comprendra que pour affirmer une humanité supérieure – une loyauté incorruptible à l’ordre pour Joshi, un appétit pour le pouvoir dans le cas de Luv et Wallace, une disposition au sacrifice de la part des conspiratrices – il faut montrer des humains déshumanisés, petits receleurs, xénophobes, voire carrément marchands d’esclaves. Si les réplicants s’adressent à l’universel et font valoir leur contribution, on se demande quel combat ils mènent pour eux­-mêmes, de quelle libération il peut bien s’agir et enfin à qui se destine leur message : qui, d’eux, enfin, va apprendre ? Au film restera le mérite d’essayer de parler de politique alors que tout semble déjà perdu. Il trahit néanmoins la part de fantasme d’un Denis Villeneuve, d’un sujet suffisamment privilégié pour faire un film sur le désastre et la misère de la politique postmoderne. Les minorités opprimées et les communautés de luttes, sont pourtant bien souvent les premiers sujets à subir les conséquences de ce désastre et à voir leur héritage politique menacé. Voilà l’une des raisons pour lesquelles il sera toujours problématique, ici, déconnecté de la réalité des luttes et des situations vécues, d’écrire ou de mettre en image des résistances comme si elle n’avait pas d’histoire. Si bien sûr on agit toujours dans le présent, on se bat contre les autres et contre soi pour le transformer, on ne le fait jamais seul. Disons plus :  le récit de ces formes d’héroïsme individuel comme celui de K/Joe risque toujours d’écraser les possibilités de subjectivation et d’action d’autres dominéEs, du moins de perpétuer ce récit d’un sujet autonome qui change le monde inspiré par ses muses. Les muses, ce ne sont après tout jamais que des femmes à qui l’on ne permet pas de sortir de ces rôles secondaires…

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Pour aller plus loin, et ouvrir quelques pistes : sur la natalité chez Arendt, on consultera La crise de la culture et comme introduction,

http://www.cndp.fr/magphilo/index.php?id=163. Je mentionne ici Françoise Collin, fondatrice des Cahiers du GRIFF et philosophe qui l’a lu avec une réelle perspective féministe. On se reportera au livre de Mara Mantanaro, Françoise Collin : L’insurrection permanente d’une pensée discontinue, et plus synthétiquement à un article écrit par votre critique de film préféré contacter Polychrome si intéresséE.

Le Manifeste cyborg de Donna Haraway a été traduit et publié à deux reprises en français, on peut le lire en ligne là http://www.multitudes.net/le­manifeste­cyborg­la­science­la/ (le premier paragraphe est juste l’un des plus excitants – pas au sens érotique, désolé les p’tits loups – du corpus féministe!).

La traduction française de Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique de Dipesh Chakrabarty a été publiée en 2009 à La Découverte. Pour une présentation, on consultera ici : http://www.laviedesidees.fr/Le­decentrement­du­monde.html.

C. L. R. James enfin a notamment écrit Les Jacobins noirs: Toussaint Louverture et la révolution de Saint-­Domingue, republié récemment en français à La Découverte. Si vous avez un peu de patience, l’an prochain vous pourrez lire dans une publication collective un article sur la manière dont, depuis la révolution à la colonie, contemporaine d’ailleurs de la Révolution française, il y pose le problème de l’universel. Si vous n’avez pas la patience… contactez Polychrome et on s’arrangera.