“About FIVE”, une performance de Rashaad Newsome

14 février 2018, 14 h 14 min

Salut les p’tites puces!

Polychrome a profité d’un vol low cost et était à Berlin ce week-end pour voir FIVE, une performance de Rashaad Newsome.

Rashaad est un artiste plasticien et un performer reconnu aux États-Unis, où il travaille depuis ses débuts avec la scène Voguing – la Ballroom Scene. On a pu voir deux de ses propositions à Paris : Shade composition à Glassbox en 2006 et The Conductor dans le cadre de It’s Time to Dance Now à Beaubourg en 2012. Je passerai de FIVE à une autre performance, The King of Arms.i

FIVE met également le beat de vogue en morceau. Il est exposé dans toute la diversité de ses influences. Le tempo est reproduit par la batterie. L’orchestre vient apporter cet élément improvisé qui se retrouve normalement dans une performance de danse, tout en respectant la musicalité du vogue. Le MC fait entendre une affinité avec le hip-hop, en même temps qu’une condition lyrique redoublée par le chanteur d’opéra à ses côtés. On est sur scène, avec des musiciens qui n’avaient peut-être jamais entendu parler du vogue avant de signer pour la performance. Pourtant, comme le crashi au bout du quatrième temps vient nous le rappeler, on est bien dans la Ballroom Scene, soit un espace qui existe et évolue à force d’accueillir et de s’approprier les influence de la pop culture, de la culture légitime ou encore d’une culture du hood internationalisée.

Rashaad Newsome est un artiste pluri-disciplinaire, plasticien, vidéaste et performeur. Ici, il y a une certaine affinité de son travail avec les jeux vidéos au travail, dans l’exploitation d’une dimension tactile et des dispositifs de motion capture, et une pratique du hacking. L’artiste visuel peut travailler en live, produisant une organicité paradoxale avec ses performeurs. Par ailleurs le vogue lui-même évolue au contact de différentes danses, des influences que lui apportent les danseurs de break, de capoeira, d’afro-dance ou encore de ballet : les cascades et les flips atteignent toujours plus de sommets, les déhanchés nous font nous demander ce que peut un bassin et les pirouettes s’enchaînent sans sembler devoir s’arrêter. Il y a quelque chose du surhumain du jeu vidéo dans la performance de vogue aujourd’hui.



FIVE met également le beat de vogue en morceau. Il est exposé dans toute la diversité de ses influences. Le tempo est reproduit par la batterie. L’orchestre vient apporter cet élément improvisé qui se retrouve normalement dans une performance de danse, tout en respectant la musicalité du vogue. Le MC fait entendre une affinité avec le hip-hop, en même temps qu’une condition lyrique redoublée par le chanteur d’opéra à ses côtés. On est sur scène, avec des musiciens qui n’avaient peut-être jamais entendu parler du vogue avant de signer pour la performance. Pourtant, comme le crashii au bout du quatrième temps vient nous le rappeler, on est bien dans la Ballroom Scene, soit un espace qui existe et évolue à force d’accueillir et de s’approprier les influence de la pop culture, de la culture légitime ou encore d’une culture du hood internationalisée.

Par ailleurs, si la danse relève du “spectacle vivant”, le dispositif assume sa plasticité avec les nouvelles technologies d’information et de communication. Rashaad nous interpelle sur la façon dont-elle est médiatisée. Aujourd’hui, il n’y a pas un ball de vogue qui ne soit capté en stream, et commenté en live sur un compte Facebook. C’est également en image que FIVE décompose le beat, projeté sur une scène, qui nous fait nous interroger sur le rapport de la musique et de la danse, des couleurs et des visuels.

Par ailleurs, si la danse relève du “spectacle vivant”, le dispositif assume sa plasticité avec les nouvelles technologies d’information et de communication. Rashaad nous interpelle sur la façon dont-elle est médiatisée. Aujourd’hui, il n’y a pas un ball de vogue qui ne soit capté en stream, et commenté en live sur un compte Facebook. C’est également en image que FIVE décompose le beat, projeté sur une scène, qui nous fait nous interroger sur le rapport de la musique et de la danse, des couleurs et des visuels.

Si le King of Arms, une procession de masse inspirée de la Nouvelle Orléans, occupe l’espace public avec des corps et des véhicules, musique et images sont également mises en jeu.iii Le cœur de la parade c’est cette fanfare qui est recrutée sur place, et le MC qui vient raconter l’histoire en train de se jouer là. Les corps eux-mêmes sont exposés et investis comme des lieux de projection d’images, des traditions et des luttes locales – les costumes des indiens de Tremé à la Nouvelle Orléans, les outfits all black et les pancartes Black Lives matter à Miami. Les véhicules également : tout un patrimoine du ghetto, quads, motos, Chevrolet de collection, jusqu’à une Lamborghini Murciélago complètement redécorée avec des blasons.

Des mouvements de ballets intégrés à la performance de vogue et du chanteur classique dans FIVE aux blasons animés et à l’or royal qui vient ornementer chacun de ses travaux visuels, Rashaad visibilise des multiplicités d’espaces comme autant de lieux d’appropriation des symboles dominants par des personnes racisées. D’une actualisation queer de l’exubérance des salons du roi Soleil ou d’une certaine profusion baroque, on navigue ici au moyens de codes arrachés à une culture muséale : ce n’est pas pour rien que Rashaad termine sa parade en souverain au musée des beaux arts de la Nouvelle Orléans. Les lieux seront investis par son brass band, ses vogueurs et son MC qui couronneront le souverain en total look cuir comme un roi de l’ancien monde.

Le travail de Rashaad Newsome est une forme parmi les plus cohérentes que peut prendre un travail artistique mené par et pour la communauté. Dans ses performances, dans ses vidéos 3D old school ou dans le King of Arms Art Ball qu’il organise une fois l’an avec des personnalités du monde artistique, littéraire et du militantisme, Rashaad travaille à offrir une représentation, à ménager un accès à l’espace de la représentation artistique aux membres de la Ballroom Scene et des scènes LGBTQ+ racisées en général et à l’esthétique qu’ils et elles inventent. Dans The King of Arms notamment, la Ballroom scene est exposée comme processus d’appropriation de la high fashion, d’une culture légitime muséale et une réappropriation queer des symboles d’une culture ghetto internationalisée.

FIVE expose le voguing comme une danse dont les poses veulent dire plus que ce qu’on voit de premier abord. Il parvient à faire sentir des séquences problématiques d’histoire derrière elles. La 3D dans Icon ou les spots publicitaires de King of Arms, nouvel âge de la reproductibilité technique de l’œuvre d’art, nous fait voir et sentir ce qui arrive à ces symboles une fois réappropriés et placés dans d’autres circulations. De tels symboles sont d’ailleurs bien exposés dans leur condition de biens marchands, de la fashion industry au stuc qui entoure les tableaux des salons du musée des Beaux arts de San Fransisco, et leur confère une valeur d’exposition. La 3D saute par dessus la valeur d’échange et une certaine projection de l’authenticité, comme on peut reproduire un tel ornement et un tel luxe pour l’outfit qu’on prépare pour un ball de voguing. Ce qui est mis au travail ici, c’est comment des jeunes afro-américains trouvent des moyens d’exister dans le capitalisme globalisé, au milieu des images qu’il véhiculeiv. Voilà pourquoi Rashaad travaille avec la scène voguing, et voilà pourquoi le type de travail qui la rétribue comme il se doit : en travaillant avec elle à produire les images et les discours qui lui permettent de comprendre ce qu’elle est en train de faire, ce que ses membres sont en train de découvrir.



i Petite mise à jour pour les non-initié.e.s : Le Voguing ou Vogue est, avant d’être une danse, un espace qui dérive des concours de drag queen à New-York qui existent depuis les années 30. En 1967, exaspérée par le racisme des juges, Crystal Labeija et avec elle les drag noirs et latinos claquent la porte d’une compétition et créent la Ballroom scene, qui est jusqu’à aujourd’hui l’espace où se pratique le voguing. Ce n’est donc pas que de la danse, même si c’est la danse qui est la plus connue et la plus pratiquée de toutes les catégories qui composent un ball, la compétition de vogue. Et de danse on retient surtout le vogue fem, une danse faite de poses et mouvements qui jouent une féminité outrancière. Le Vogue fem dérive du Pop Spin and Dip – aujourd’hui connu comme le Old way. Il impose de servir (de montrer) cinq éléments spécifiques, Hands performance, Catwalk, Duckwalk, Spin and dip et Floor performance.

ii Le beat de vogue fem se compose basiquement de trois temps plus un quatrième où le danseur doit placer son accent. Dans The Ha Dance des Masters at Work, premier beat de vogue fem, cet accent est un crash significatif.

iii The King of Arms a été présenté à la Nouvelle Orléans et à Miami. Voir http://rashaadnewsome.com/video/king-of-arms/ et http://rashaadnewsome.com/performance/king-of-arms-miami/.

iv On se reportera à l’interview de l’artiste par Paul Goodwin: https://www.youtube.com/watch?v=jMIuijeOyiE.