‘Women and queers in skinhead scene’ à la Petite Maison

15 février 2018, 14 h 10 min

Dox Trasher

Femmes et personnes queer… au sein du milieu skinhead. L’idée semble paradoxale mais c’est justement cet entre-deux improbable que l’exposition ‘Women and queers in skinhead scene’ cherche à explorer. En effet, cette initiative est née d’un constat effectué par ses deux commissaires d’exposition, Marion Cazaux et Léna Widehem, toutes deux issues du milieu : pendant que les communautés skinhead ont des tensions sexistes, homophobes et transphobes qui peuvent isoler et exclure les femmes et personnes queer en faisant partie, celleux-ci se font également mettre de côté par des cercles féministes et LGBT gardant leurs appréhensions par rapport à une culture qu’ielles jugent comme entièrement hétéro et masculine, véhiculant en plus une image fasciste et antiraciste mise en avant par les médias et notre culture visuelle.

Après avoir circulé à Pau, Lilles et Bruxelles elle pose ses bottes para à Paris pendant une semaine à La Petite Maison. Dans la cave du squat sous une faible lumière, exposés sur ses murs de pierre, alors qu’on se pose dans les canapés et chaises au sein d’amas de meubles, feuilletant un zine du Collectif Très Sauvage, on fait la rencontre des œuvres d’artistes femmes et queer de la communauté skin venant du monde entier. Crâne rasé ou Chelsea cut, Trojan Records et musique Oi, bottes para, bretelles et polo : l’esprit skin a beau être né en Angleterre pendant les années 60, il a su se propager aux quatre coins du monde, du Canada à la Biélorussie en passant par l’Espagne. Cette diversité des nationalités s’est faite par hasard au gré des recherches d’artistes pendant des mois. L’enthousiasme des artistes a été immédiat : pour une fois, on ne leur demandait pas de choisir entre deux identités soit skin, soit queer ou féministe pour une exposition !

Au gré de ses longues recherches sur les réseaux sociaux, Marion explique leur confrontation à des images de skingirls objectifiées par des skinheads cis et hétéro, qui étaient soit réduites à des fantasmes ou à des accessoires de leur copain skin. Pour elle, cela décrivait assez bien le paradoxe des femmes au sein du milieu skinhead où elles sont souvent reléguées à deux catégories : soit une princesse, soit une guerrière, avec peu de marge de manœuvre entre deux étiquettes si étriquées. Un milieu qui ne peut pas exister sans elles, mais qui ne cesse de la sexualiser ou la réduire en accessoire…de sorte à ce que beaucoup de skingirls avec un certain statut préfèrent rester seules ou se mettre en couple hors du milieu pour ne pas voir leur identité disparaître au profit de leur copain skinhead.

Tatsiana Kaktus

C’est pour contrer cette image que Tatsiana Kaktus (https://www.instagram.com/tatsiana.kaktus/), jeune artiste biélorusse, décide de représenter des skingirls dans des attitudes de la vie de tous les jours dans en être dans les mêmes attitudes fantasmées des skinheads, « à tenir la bière de son mec, la batte de son mec, aux concerts, » détaille Marion. Logo Trojan sur un vinyle, arme au poing, blouson Oi – les indices de l’appartenance skinhead parsèment ses illustrations, mais le plus fort demeure celui arborant le blason ‘WORKING CLASS’, son modèle skingirl arborait une couronne d’épines au dessus de sa frange Chelsea. Une référence ouverte au vitriol de droite de Margaret Thatcher clamant que tous les skinheads devraient être crucifiés – et une iconographie du martyre qu’iels se sont empressé.e.s de reprendre. L’histoire du mouvement est née et trouve son sens dans ce contexte working class britannique – un contexte qui était à l’origine jamaïcain et anti-raciste, bien loin de son image d’aujourd’hui. Dans un contexte de peur et de malaise par rapport au mouvement, le parti britannique d’extrême-droite National Front en profita pour infiltrer et manipuler une partie de la communauté, touchée de près par la précarité afin de les tourner les uns envers les autres à coups de mensonges xénophobes et nationalistes et de propagandes au sein de matchs de foot et boîtes de nuit. D’ici la fin des années 70, une portion visible de skinheads adhéraient donc aux idéologies fascistes et leurs interventions racistes on solidifié l’image du mouvement comme un milieu raciste et violent. Bien loin, alors, de ses idéologies working class d’origine. Est-ce que cette narration peut être rectifiée ? Est-ce qu’une histoire alternative des skinheads peut être tracée – une histoire queer et féministe en lien avec ses racines working class et jamaïcaines ?

David Joseph Rustile


On retrouve du moins l’espoir d’une archive gayskin dans les photos de David Joseph Rustile (https://www.instagram.com/head_of_david/) , tableaux parfaits d’une scène skinhead d’il y a trente ans. Un couple gay skinhead enlacé (et encore ensemble à ce jour), un skinhead sur un lit en lingerie noire, un autre léchant une botte para, objet fétiche par excellence. Ces photos en noir et blanc capturent les rituels du milieu skin à la perfection, pourtant jamais une fois n’a l’artiste demandé à ce que ces sujets prennent la pose. Ses clichés sont une documentation sur le vif, une archive immense de milliers de photographies que lui-même redécouvre seulement maintenant en les partageant sur Instagram, comme une archive redécouverte, réinterprétée trente ans après. La grande crainte de David ? Que ses œuvres entrent dans la possession d’un hétéro et entrent dans le jeu de la spéculation financière du marché de l’art. Vouloir acquérir l’une de ses œuvres mène donc à un échange ouvert afin de prouver son appartenance à une identité queer.

Dox Trasher

En face du travail de Tatsiana, une autre couronne, cette fois-ci de fleurs. Dox Trasher (https://www.instagram.com/newgospels/ ) utilise un travail de photographie autobiographique récemment initié et présenté pour la première fois au sein de l’exposition afin de documenter son intégration au milieu skinhead et son rapport à la femme. L’iconographie de la Vierge Marie parcourt ses photographies, entre fleurs fraîches et larmes peintes, tout comme celles des vierges martyres flottant sur l’eau – autant d’imageries contrastant avec sa nudité dans des prises de vues dans sa baignoire chez elle, rappelant qu’au sein du milieu la skingirl est simultanément idolâtrée pour son innocence tout en étant sexualisée. Le dernier tableau de sa série de triptyques est celui qui renvoie de manière plus brutale à la culture du viol au sein du milieu – où les femmes victimes sont peu à peu isolées par d’anciens potes qui préfèrent ne pas avoir à briser leur complicité avec des violeurs potentiels…ou faire face à leur propre comportement. La délicatesse fragile en tons pastel des images de Dox créent un contraste avec son propos, tout comme les broderies de Fleischwolf (https://www.instagram.com/fleischwolfmerch/). 

Fleischwolf

Son utilisation d’un médium traditionnellement féminin et domestique pour représenter une iconographie gayskin radoucit ses scènes érotiques tout en interrogeant les rôles genrés que l’on endosse. Contrairement aux photos de David, ses sujets demeurent anonymes, rendant l’identification plus facile, peut-être, pour les skins interrogeant leur sexualité comme il l’a fait à l’époque, attendant plusieurs années avant de faire son coming-out par peur des représailles et de l’isolement de son cercle d’amis skin. Sa représentation d’une contre-culture gay tout en reprenant les codes visuels skinhead – bottes et bretelles, crânes rasés – a pour but de rendre l’inclusion de jeunes skins queers plus facile et de lutter ouvertement contre l’homophobie et la transphobie dans le milieu.

Celia Gonzalez Carasco


L’artiste tatoueuse et dessinatrice espagnole Celia Gonzalez Carrasco (https://www.instagram.com/xgoepetattoox/) a la même approche militante dans son travail, visant à lui donner une portée antiraciste, féministe, queer et trans. Ses planches de flash tattoos réalisées spécialement pour l’exposition explorent une vision alternative de la scène skinhead – une qui exhorte à « stay true » sans alcool ni drogue, cause massive d’incarcération en Espagne ou de manipulation par les autorités qui se sert des membres arrêtés comme levier pour démanteler des opérations antifa. Les skingirls de Celia arborent elles-mêmes une batte ou un couteau et sortent entre elles – ‘Skingirl love’ représente un couple skin lesbien tout en glissant le symbole trans sur le bras de l’une d’entre elles – une autre manière de dire qu’une identité ne se lit pas au premier abord, semant des indices tout en laissant chacun en tirer ses propres conclusions.

L’exposition forte et engagée laisse entrevoir un sujet que la plupart ignorent au sein d’un milieu comme d’un autre. La rencontre de deux communautés et cultures par le biais d’illustrations, de broderies et des photographies permet d’envisager une autre vision des skinhead – une qui laisse le fascisme, le racisme et l’homophobie à la porte. L’exposition a su s’adapter aux villes qu’elle a parcouru – après un début à l’université de Pau, la recherche d’un squat comme lieu d’exposition à Paris correspond aussi à une volonté de ne pas laisser une énergie contre-culture se faire réapproprier par un lieu d’exposition trop neutre et aseptisé, au lieu d’un endroit ouvertement solidaire et militant. L’exposition n’a pas fini son périple – en fait, l’enthousiasme est si grand que d’autres villes sont envisagées à l’avenir en France comme un Europe, ainsi qu’un agrandissement de la sélection pour une future édition. L’initiative n’a pas uniquement permis de faire découvrir les existences, tensions et luttes des femmes et personnes queers dans le milieu skinhead – elle pourrait même contribuer à faire avancer leur combat en termes de visibilité et de résistance.

Women and queers in skinhead scene, La Petite Maison, 8 Godefroy Cavaignac, 75011 Paris
Exposition ouverte de 15h à 19h jusqu’au samedi 17 février
https://womenandqueersskinheads.wordpress.com/