Retour sur Afrocyberféminisme #2 Trans, Cyborgs, Avatars et Gaming post-colonial à la Gaîté lyrique

15 mars 2018, 15 h 23 min

Ce mercredi 21 mars, Polychrome était partenaire de la deuxième session d’Afrocyberféminisme, et votre critique Timothée Nay aka Timothée Nachmachen n’aurait manqué la soirée pour rien au monde! Fidèle à sa proposition pluridisciplinaire, le pari ce soir ne manquait pas d’ambition. On a pu voir NoirBLUE une performance de la danseuse et chorégraphe Ana Pi, puis une présentation de la figure du cyborg chez Donna Haraway par Elsa Dorlin. Enfin Mehdi Derfoufi se proposait un éclairage « situé » sur les jeux vidéos, évoquant des productions extra-occidentales et visant à faire apparaître les représentations coloniales et les préjugés de genre véhiculés par les productions mainstream.

Il faut se réjouir du format proposé par Oulimata Gueye et Marie Lechner ce soir là ! À l’image de la proposition générale du cycle Afrocyberféminisme, c’est à un petit laboratoire pluridisciplinaire qu’on était convié, et même à une expérimentation trans-disciplinaire : L’espace déjà ne sort pas indemne après cette danse ; et puis on ne parlera pas du cyborg de la même façon après que le corps ait été mis en jeu, dans sa dimension sensible et comme lieu de revendication.

NoirBLUE part d’un fait peut-être surprenant : certaines langues, telles que l’hébreu ou le japonais, n’avaient, dans le passé, pas de mot pour dire la couleur bleue. Bien souvent, celui qui s’en approchait dérivait du noir. De même qu’il est si difficile de parler des Noirs plutôt que des « blacks » ou des « personnes de couleur » pour des personnes blanches (qui d’ailleurs ont bien du mal à se désigner elles-mêmes comme blanches) le bleu n’avait pas de mot pour se dire. NoirBLUE convoque la perception visuelle de ses spectateurs, c’est déjà un apprentissage. Dans un auditorium éclairé par des lumières bleues qui s’évanouissent progressivement, Ana arrive sur le plateau. Un tourne-disque sur le côté va jouer la musique composée pour la performance par Jideh High Elements. C’est un mix dub avec des sons industriels, et le rythme de la basse évoque les pulsations du cœur. Nous voilà au sein d’une organicité qui ne laisse pas vraiment de place au retrait, instillant une sensation oppressante. Il faudra pourtant bien la dépasser pour accueillir cette danse. Il y a quelques mois, invitée par Ana à Beaubourg à présenter son film I-need-this-in-my-life, Fannie Sosa, rappelait l’utilisation d’armes soniques par les unités de police anti-émeute à travers le monde. Mais avant tout, elle mettait au travail les vertus curatives des basses, comme produits séculaires de technologies noires, et notamment leurs effets sur les utérus…

via anazpi.com

Sa danse, Ana l’a intitulé CORPS ANCRÉS ; gestes sacrés, danses périphériques. Ancrés, les corps dansant résistant le sont avant tout dans un présent, dans le présent de violences racistes et de genre. C’est dans l’actualité de ces violences que s’inscrivait cette soirée, et particulièrement l’assassinat par balles et en plein jour, à peine une semaine auparavant, de la militante LGBT noire Marielle Franco, élue au conseil municipal de Rio de Janeiro. Ce soir, Ana terminera son solo avec la chanson de Louis Armstrong :

Un gyrophare, bleu, est allumé dans un coin. S’il y a donc bien une lumière sur le plateau, elle n’éclaire pas. Elle serait plutôt le signe de l’état d’urgence permanent dans lequel vivent les personnes noires au Brésil, aux États-Unis, en France et dans le reste de l’Europe. Le corps d’Ana, le corps dansant, est éclairée par des LED sur les semelles de ses baskets. C’est sa propre danse qui émerge de l’obscurité et produit de la visibilité. Toujours à inventer, elle doit être arrachée à la survisibilisation opérée par les technologies policières à des fins répressives, et en vue de l’exploitation des corps et images des personnes noires par le capitalisme marchand. Surexposition donc, qui fonctionne avec des processus d’invisibilisation des énoncés et des revendications politiques des sujets racisés.

How would it end… I ain’t got a friend

My only sin… Is in my skin

What did I do… To be so black and blue

C’est également ce qui la fera brandir une pancarte exigeant la justice pour Marielle. C’est que son travail et son engagement brouillent quelque part les distinctions entre le plateau, l’espace du spectacle et l’espace de la rue, lieu d’exposition mais aussi lieu investi par les mouvements émancipatoires. La politique se mène partout.

Via www.maculture.fr

En se demandant ce que serait une danse bleue, Ana pose la question d’une danse noire. Bleue, elle l’est, on l’a compris parce qu’elle semble échapper à un certain entendement, une certaine raison blanche, et parce que l’on doit mener un travail politique sur nos perceptions pour la faire apparaître. Noire, elle l’est dès lors qu’elle se compose de gestes qui, déjà par leur simple existence sont une lutte contre l’invisibilité, l’oubli, l’effacement : une lutte contre l’extermination, physique et culturelle, les meurtres et les violences perpétrés quotidiennement contre les personnes afro-descendantes au Brésil et ailleurs.

Avant toute danse, Ana est capoeiriste : tout un art de l’esquive qu’il a aussi fallu savoir cultiver. Ce soir, c’est plutôt des mouvements de krump qu’elle chorégraphie, manière de décharger une frustration, manière aussi pour les communautés qui vivent le racisme de se prémunir des effets destructeurs de la violence sur elles-mêmes, sur l’intégrité physique et mentale de leurs membres. Manière enfin d’inventer des moyens de lutter qui ne cherchent pas à renvoyer en miroir la violence qu’elles subissent. La danse, une danse noire aurait dès lors à voir avec du healing, avec un besoin thérapeutique.

Ancrés, les corps le sont au plus plus près d’une revendication politique et d’une pratique de l’émancipation. Plus tant dans un sol, dans une terre qui risquerait de se refermer sur une origine figée et une une essence fantasmée. Bien plutôt, ils sont arrimés à une histoire – violente, oppressive – et participent à leur manière à une lutte qui vise à enfin pouvoir écrire soi-même son histoire. Le corps ancré d’Ana c’est un corps héritier de cette histoire, c’est le corps et les pas des « danses urbaines » : le hip hop, la dancehall, le kuduro, le voguing etc – Ana a d’ailleurs écrit et interprété Le-tour-du-monde-des-danses-urbaines-en-dix-villes, un spectacle pédagogique à ce propos. Son premier geste, c’est de les resituer comme danses périphériques, danses des marges. On comprend que leur origine se situe à l’intersection des oppressions de race, de classe, de genre, et pour certaines, des discriminations liées à la sexualité.

Le tour du monde des danses urbaines en 10 villes

Ces danses périphériques naissent là où on a relégué les personnes noires. Elles naissent aussi dans les marges et les banlieues de Nouakchott ou d’Abidjan, reposant les questions de classe et des inégalités villes-campagnes qui restent saillantes sur le continent africain. Ces danses naissent de la tradition qu’elles ont réussi à sauver : des « gestes sacrés » qui n’appartiennent pas au passé, mais au contraire réactualisent la possibilité d’une émancipation, et des moyens pauvres qu’elles ont réussi à inventer, de la force, de l’espoir qu’elles s’acharnent à fabriquer.

NoirBLUE marque les coordonnées d’une visibilité stratégique dans l’espace de la représentation, une position située dans les circulations des images des corps noirs. Noire, elle en devient bleue de tristesse, face à toutes les violences endurées. Une telle danse bleue reste là bien une danse noire en tant qu’on vise à faire apparaître ce qu’on a invisibilisé, les histoires que l’on n’a pas racontées. Elle se situe dans tous les recoins du monde « post-colonial », là où on a colonisé, déporté et réduit en esclavage. Agissant comme un signe dans les multiples dimensions de la diaspora noire, elle indique les lieux de résistance et de survivance de la tradition. Une telle danse enfin, Ana, le corps et le sujet historique qui la compose et l’interprète, est un sujet situé. Elle nous fait sentir que les histoires des personnes noires à travers le monde ne sauraient pas non plus être mis en équivalence : que la violence de la colonisation sur le continent africain est une chose différente du trauma de la traite négrière et de l’actualité raciste des Amériques qui se sont constituées sur l’extermination des autochtones, la colonisation et la traite. Que la situation « post-coloniale » des sociétés européennes ne peut pas non plus être mise en équivalence avec ces violences là. Ce sont simplement des situations historiques spécifiques qui certes sont déterminées historiquement les unes par les autres, mais qui justement demandent qu’on les considèrent depuis ces liens, des différentes violences coloniales et des spécificités des circulations diasporiques, et enfin des perspectives qu’elles essayent d’inventer. C’est qu’il y a définitivement quelque chose qui s’attache à faire sentir ces perspectives situées dans le travail d’Ana, quelque chose peut-être, dès lors, d’une projection afro-futuriste

La soirée s’enchaînait avec la présentation du cyborg de Donna Haraway. Après que la danse d’Ana soit venue interpeller les spectateurs sur la perception de la « couleur » et sur les histoires situées dans lesquelles elle se produit, Elsa Dorlin présentait le cyborg comme un avatar qui fait la démonstration à même son corps de l’histoire depuis laquelle il est produit. L’écriture du Manifeste cyborg, 1985, était remis en perspective avec ce qu’elle doit aux féministes afro-américaines et chicanas. Au cours de années 80, la sororité prônée par les féminismes de la seconde vague et l’universalisme abstrait qui la sous-tend sont mis en crise. Au sein de cette sororité, au sein du sujet collectif « femmes » censé subir une oppression égale partout, les femmes chicanas et noires sont venues dire une inégalité : à l’oppression de genre s’ajoute pour elles une oppression liée aux processus de racialisation, qui se recoupe avec leurs déterminations de classe et possiblement à des discriminations liées à leur sexualité (une référence phare : Sister Outsider d’Audre Lorde).

Le Manifeste cyborg apparaît dès lors comme un moment où le féminisme marxiste étasunien se sera mis à l’écoute des voix minoritaires, prenant acte de l’éclatement de l’unité du sujet traditionnel du féminisme. Les « identités » dès lors se comprennent plutôt depuis comme des nœuds problématiques où chaque oppression vient complexifier les autres et re-cartographie les réseaux de l’oppression de genre.

Le cyborg est la figure, avant tout, d’un trouble. Chez Haraway, il est une complexification des frontières entre humain et nature, entre humain et animal, entre humain et machine…

Donna et sa chienne Cayenne, décédée depuis – 2006 

Comme opération de pensée, il travaille à faire apparaître notre situation dans des histoires de domination. Il s’observe dans la culture populaire des années 80 : Terminator, qui répondait alors à la « Guerre des étoiles » (du nom du programme de défense anti-missile automatisé dont se dotaient alors les États-Unis). En tant que tel, il est à comprendre dans une généalogie coloniale : il correspond nous dit Elsa à la paranoïa d’un petit homme blanc qui pleure le fils ingrat qui a quitté la maison et risque de revenir exercer une violence qu’on ne pourra même pas comprendre. Les machines dominés dont on a peur qu’elles se révoltent rappellent, dans la sauvagerie aveugle, inhumaine qu’on craint chez elles, les êtres les plus modernes de la modernité industrielle : les esclaves des plantations coloniales. Celles et ceux-là mêmes qu’on a réduit à de simples corps travaillant sans intellect ni société, et qui pourtant formentent des révoltes et fabriquent des outils matériels et spirituels dans l’obscurité, là où le maître ne voit rien. Le zombie et son origine créole vaudou aura pu inspirer le cyborg, preuve qu’il a toujours été approprié, jusqu’aux mutantes qui dansent avec Missy Elliot dans She’s-a-Bitch – on pourrait ajouter bon nombre des clips de Missy d’ailleurs, dont le dernier I-am-better qui prolonge cette esthétique afro-futuriste.

Seulement le cyborg, ce n’est pas que le sujet minoritaire : précisément, Donna vient nous rappeler que nous sommes tou.te.s produit.e.s par des technologies de pouvoir. Le cyborg a, selon elle, « rompu avec l’innocence ». Étant elle-même femme blanche de la classe moyenne, voilà ce qu’elle tâche d’apprendre : en finir avec la mauvaise conscience et le sentiment de culpabilité post-colonial, et y opposer des inventions politiques pragmatiques. On trouvera là des pistes d’application concrète de la perspective des « savoirs situés ». Engagées dans un processus politique, les minorités n’ont sans doute que faire de la culpabilité des sujets dominants, mais ont besoin de perspectives d’alliances concrètes. C’est dans le processus de leur constitution que pourront se forger de nouveaux organes de perception qui permettraient de sentir ce que signifie les oppressions de genre, de race, liées aux contextes migratoires Sud-Nord ou encore, on le verra, liées à la validité.

Il ne faudrait pas sous-estimer cette co-production d’organe de perception : constituer des alliances, ça implique d’apprendre d’où viennent nos privilèges, et cela permet de travailler à ne plus en jouir aux dépends des sujets moins privilégiés. Sans doute aussi c’est comprendre comment certains autres de ces privilèges peuvent être mis au service de la lutte. Resituant tous les sujets, ou plutôt tous les sujets en devenir dans le procès de leur fabrication, le cyborg n’a plus d’origine qui soit clairement assignable. Personne n’est réductible à l’histoire qui le précède, et se situer par rapport à cette histoire est précisément le moyen d’écrire d’autres histoires, qui redistribuent la visibilité et redonnent de l’espace et de l’écho à ce que l’on n’a pas raconté, à celles et ceux qu’on a invisibilisés.

Relancée sur ce point par une question du public, Elsa réaffirmera les coalitions comme des moments problématiques, contre des identités qui risquent de se figer. Je voudrais insister sur une certaine nécessité dès lors de penser dans les termes d’une dialectique : ceux d’une tension à maintenir entre l’histoire et la société qui nous détermine, et les processus de subjectivation que l’on invente et qui nous font nous extraire de ces déterminations racistes, sexistes, homophobes, transphobes… entre les procès de formation d’identités collectives et leur capacité à produire des « individus » et les corps, les sujets qui s’inventent et se transforment quand ils arrivent à apprendre des autres et notamment des sujets minoritaires avec lesquels ils luttent.

« Porteur » de l’histoire qui la placé là, le cyborg harawayen est un mythe, ou plutôt, c’est la proposition renouvelée de mythes à écrire. Pour Walter Benjamin, le mythe est le moment où le passé prend le pouvoir sur le présent. En même temps, il semble bien que l’on n’arrive pas à se défaire de la nécessité de mythes pour faire de la politique. Le cyborg invente le mythe dont il a besoin. Plutôt que d’exister grâce à l’héritage d’un passé qu’on soumet à la critique, que l’on combat même, le mythe harawayen est une prise de position par rapport à ce qui fait retour sans qu’on sache toujours très bien quoi en faire. C’est une invention « ironique », « fidèle au féminisme et au matérialisme. Plus fidèle peut-être au sens du blasphème que de la vénération et de l’identification respectueuse ». L’humour, et cette manière de surprendre son monde est peut-être la première des contributions d’Haraway à la théorie critique.

En écho à la présentation, une intervention de Kengné Téguia, artiste associé au programme Afrocyberféminisme, venait manifester une incarnation du cyborg. Kengné est noir, gay, il est sourd, séropo. Produit de multiplicités de technologies, son ouïe est reconstruite au moyen d’un dispositif auditif : un implant cochléaire. Paradoxe, s’il peut entendre une feuille tomber en fermant les yeux, il éprouve des difficultés à suivre une conversation. Il redevient totalement sourd lorsque les implants sont désactivés. On commençait à comprendre que s’il y a des organes de perceptions à co-construire, ils ne sont pas uniquement visuels, Ana d’ailleurs nous l’avait fait sentir plus tôt dans la soirée. S’il y a des landscapes, il y a des smellscapes que l’on peut partager avec d’autres espèces, il y a aussi des soundscapes. Tout une histoire de perceptions que justement les sujets blancs, masculins issus de la middle class négligent, ou du moins ne sont pas éduqués à considérer. Ces histoires, une fois racontées, déplacent l’hégémonie de la vue et du regard dans les perceptions, et leurs corollaires policiers et médicaux. C’est tout un rapport à la norme de la communication qui est remis en jeu là : comment, pour pouvoir l’inclure dans l’espace de la conversation, Kengné force son entourage, en fait n’importe quel interlocuteur, à mettre directement en question ses habitudes, ce qu’est censée être une communication « humaine ». C’est également l’enjeu de son travail de vidéo et de performance. Il évoque également la couleur de sa peau et toutes les significations qui lui sont attachées, son apparence, ses habits, ses cheveux et sa sexualité qui exposent la complexité et l’arbitraire de ses déterminations historiques.

Kengné, via L’Afro (https://lafrolesite.wordpress.com/2017/09/14/qui-es-tu-kengne-teguia-blacks-to-the-future/)

Elsa rappelait Sojourner Truth, née esclave, militante abolitionniste qui en 1851 à la Convention des Droits de la femme opposa la célèbre phrase « Ain’t I a woman ? » aux féministes blanches, et bourgeoises pour la plupart. Sojourner venait mettre en crise tous les partages racistes qui excluaient de fait les femmes noires de l’agenda des revendications féministes, et l’arbitraire d’une définition non située du sujet femme. Kengné, lui, fait valoir sa situation, et questionne de nouveau l’unité de la catégorie minorisée femme, ainsi que toutes les autres, noir, gay… Où se situe-t-il par rapport à des femmes blanches, bourgeoises, sans minimiser la domination qu’elles subissent ? Ou plutôt, et c’est la question du cyborg : comment sa propre situation du fait de son handicap qui peut l’exclure de la communication et de l’accès à un monde commun et de ses assignations de genre, de classe et de race, vient requestionner les limites des catégories ?

La soirée se terminait avec l’intervention de Mehdi Derfoufi. Autre cas du cyborg comme brouillage des frontières entre humain et machine, le divertissement informatique. Le jeu vidéo est pris là comme un lieu adéquat d’où observer les préjugés occidentaux orientalisant et exotisant et leur persistance, et pour comprendre ce qui peut arriver à de tels produits dès lors qu’ils sont déplacés. En Iran, Prince of Persia, grand classique du jeu d’aventure provoque des réactions amusées et sans doute un peu désabusées : tout l’univers qu’il développe a très peu à voir avec la Perse et l’Iran, mais bien plutôt avec la projection d’une « casbah » arabisante, lieu du danger et du mystère. Qu’on pense à une sorte de besoin de se faire peur qui pousse depuis les premières heures de la colonisation les jeunes aventuriers blancs à s’aventurer dans les villes de l’« Orient » et à fantasmer sur le harem algérien ou sur l’homo-érotisme pratiqué en cachette à l’ombre des Riyad marocains. La découverte, la mise au jour de la carte du monde, au principe de tous les jeux d’explorations, des casbah aux déserts, nous ramenaient eux aux premiers usages militaires de la cartographie dans l’entreprise coloniale. J’ajouterais que bien souvent un jeu comporte deux niveaux de visibilité sur la carte elle-même : une chose est d’explorer, de découvrir les contours du « monde », les ressources à exploiter ou encore les bâtiments qui y ont été construits. Une autre est d’y maintenir une visibilité en temps réel. Les jeux vidéos reproduisent bien souvent cet enjeu de la guerre : pouvoir observer, pouvoir dénombrer les populations – humaines, à combattre, animales, à chasser. On retrouve la problématique de la visibilisation et ses origines policières.

Exemples de jeux à l’appui, l’intervention permettait de décentrer un regard qui considérerait vite le jeu vidéo comme un simple produit du capitalisme marchand et qui le disqualifierait d’emblée. L’argument le plus simple à opposer à ce préjugé est que des millions de personnes à travers le monde jouent aux jeux-vidéos, qu’ils sont donc un lieu qu’une perspective progressiste et émancipatrice, au moins en termes de critique, pourrait habiter.

Cyborg, alors ! Une pensée qui a rompu avec le fantasme d’une pureté éthique et politique ou encore disciplinaire, une pensée qui n’a pas peur de considérer le rapport de l’humain, des joueurs et des joueuses avec la machine, pourra considérer ce qui se joue dans ce travail qui prend au sérieux les jeux, leur gameplay et les représentations depuis lesquelles ils se produisent.

Assumant d’évoquer un champ de recherche quasiment inexistant en France, l’intervention pouvait présenter un aspect rébarbatif et parfois acritique quant à ces représentations. Medhi Derfoufi s’attachait particulièrement à visibiliser des productions développées sur le continent africain ou au Moyen-Orient, posant la question de l’hybridité dans laquelle on crée des jeux vidéos hors de l’Occident. De telles productions reproduisent aisément des biais occidentalo-centrés et plus encore des représentations de genre inégalitaires. On a justement regretté le très peu de cas que Medhi Derfoufi consacrait aux question de genre dans ses analyses.

On aura tout de même pu (re)découvrir deux productions des temps « héroïques » du jeu vidéo dues à Muriel Tramis, créatrice de jeux vidéos martiniquaise : Mewilo et Freedom, développé avec Patrick Chamoiseau. Dans Freedom, il s’agissait d’incarner un esclave dans sa lutte pour la liberté.

Freedom

L’année suivante, on a pu jouer à Mewilo, et devenir un parapsychologue appelé à Saint-Pierre, l’ancienne capitale de la Martinique, pour élucider une affaire de zombi qui hante une plantation békée. Le zombi s’avérera être le fantôme de l’ancien maître de la plantation. Prise dans l’histoire esclavagiste de la Martinique, le scénario était un prétexte pour découvrir Saint-Pierre, capitale de l’île jusqu’à sa destruction par l’éruption de la Montagne Pelêe en 1902, et ses réalités socio-économiques. Une certaine histoire du jeu vidéo pouvait faire apparaître, dès ses débuts, des perspectives d’éducation politiques qui prenaient des positions par rapport à l’histoire coloniale et l’esclavage. Medhi Derfoufi rappelait que Freedom et Mewilo, traduits, eurent en leur temps un succès notable dans plusieurs pays européens.

Mewilo

Pour aller plus loin :

avec Ana Pi: https://anazpi.com/

avec Elsa Dorlin: https://www.cairn.info/publications-de-Dorlin-Elsa–4024.htm et son séminaire hebdomadaire à Paris 8.

avec Kengné Téguia: https://kengneteguia.com/ et le collectif Black(s) to the future http://blackstothefuture.com/

avec Medhi Derfoufi: https://delautrecote.org/