Une archive du réel – Once (now) again, une installation de Lyle Ashton Harris au Centre Pompidou

15 mars 2018, 0 h 23 min

Ce vendredi 9 mars, Polychrome était invité au vernissage de l’exposition de Lyle Ashton Harris, au niveau -1 du Centre Pompidou. Votre envoyé spécial Timothée Nay aka Timothée Nachmachen était venu en avant première boire quelques verres de champs et voir le travail de Lyle.

Présenté par le festival du Cinéma du réel, le travail de Lyle ne fait pas écho spécifiquement à un film ou un thème. Il s’inscrit dans un certain élan vers le réel, en forme de retour vers l’archive.

Lyle Ashton Harris est né en 1965 dans le Bronx. Photographe, artiste visuel, vidéaste, performer, il est noir et milite pour les droits des personnes LGBT depuis 25 ans, aux Etats-Unis et sur le continent africain. Il était jusqu’à présent quasi inconnu en France et Beaubourg montre pour la première fois en Europe, après la biennale du Whitney Museum (New York) et de São Paolo, Once (now) again, une installation rassemblant des clichés pris entre 1986 et 1994 extraits d’un travail plus conséquent, The Ektachrome archive.

L’espace d’exposition paraît de premier abord plutôt restreint. Au vu de la quantité de matériaux qui composent l’œuvre de Lyle Ashton Harris, on aurait pu s’attendre à ce que tout l’espace d’exposition du niveau -1 soit exploité. Or l’installation se limite à première vue à une salle et des images projetées sur les murs et sur des écrans suspendus. On pénètre immédiatement un espace fait d’images, mais d’images qui ne se fixent pas : photos projetées sur écrans, vidéos. Un tel espace est aussi défini par la musique, Love de Coltrane ou Music de Grace Jones. On est surtout invité à pénétrer un dispositif qui réclame une attention particulière : trois écrans forment un triangle où des photos couleurs sont projetées aléatoirement. Plus moyen d’échapper. L’attention est sollicitée constamment par les signifiants que Lyle met au travail : le genre, la sexualité, les rapports de race, comment ils se recoupent, se déterminent, comment, dans les espaces de fête et les espaces militants, parfois on arrive à les détourner de leur assignation, et on infléchit leur histoire.

Sorte de portrait collectif d’une génération, des années 90 au Village à New York et à Oakland, ou plutôt manière de faire éclater la continuité que l’on entend spontanément quand on parle de génération. Ce qui fait lien, ce pourrait être l’expérience du VIH/SIDA, de vivre avec, de l’avoir contracté ou d’avoir – ou d’avoir perdu – des amis séropos. Or une telle « expérience » signifie au moins deux choses : le Sida, en tant qu’il touche plus fort les sujets les plus dominés, agit comme révélateur des inégalités de classe et des discriminations liées à la race, au genre et à la sexualité. Par ailleurs, comme dirait Elisabeth Lebovici, il n’a pas de représentation – elle parle même d’une « épidémie de représentation », comme s’il faisait échec à sa représentation en tant que maladie. Le travail de Lyle est l’une de ces œuvres qui se produit dans le foisonnement artistique qui a tenté, avec des moyens pauvres, de produire des images, de dire, de visibiliser de réagir face à cette situation apparemment sans espoir, tellement on est mort dans ces années là. Il est également un geste qui documente le quotidien de toutes celles et ceux-là, d’un sujet collectif qu’ils et elles composent : un sujet qui pense, qui crée, qui lutte. Sur les clichés, dans les toilettes des clubs, autour d’un café, à la tribune… on reconnaît Nan Goldin, le cinéaste Marlon Riggs, ou encore la photographe Catherine Opie et Cornell West, l’une des figures des Cultural Studies.

Sujet historique, c’est dans son intimité que Lyle nous invite, soit dans une intimité d’emblée collective, dans ses photos, mais également dans des vidéos de lui-même en train de se confier à un ami au téléphone ou sortant de la douche, ou encore en train de s’appliquer méthodiquement de la crème sur le visage. Une crème très… blanche, qui se retrouve dans certaines de ses photos, jurant sur les peaux noires. Comment les identités se forment, sont produites par l’expérience vécue de sujets, à même les corps, comment les intimités sont des espaces situés et politiques, ou plutôt politisables : comment elles sont mises en commun, comment elles définissent des espaces collectifs qui visibilisent les assignations et font apparaître des interstices entre elles… voilà les questions que le travail de Lyle Ashton Harris vient nous poser. Once (now) again est une archive au sens d’un dispositif qui recueille des gestes, et qui travaille à une histoire des émotions en quelque sorte.

On poursuit d’ailleurs la visite par une sorte d’espace intermédiaire, un couloir qui passe derrière les ascenseurs et les escaliers. Autant la salle précédente, du fait de ses murs noirs, est dans des teintes sombres éclairées par les images projetées, autant le corridor est blanc, permettant de voir les reproductions de pages du « Carnet orange », soit une archive du travail même de l’artiste. Mais l’archive, comme il se doit, recueille des affichettes de soirées et des cartes de visites de saunas ou bien de restaurants collectées lors d’un séjour à Genève en Suisse, des lettres adressées par des amis ou encore des notes de travail. L’intimité se livre selon une modalité différente dans ce couloir blanc, plus visible et paradoxalement moins exposée. Ce « Carnet orange » est, plutôt que la compilation des traits de génie du créateur isolé, un recueil de traces diverses de la vie même de qui accomplit l’œuvre, dans ces aspects jusque – ou avant tout – les plus élémentaires, les plus triviaux : la baise, la mort et la perte. La bouffe aussi.

Il faut saluer le choix curatorial de nous plonger d’emblée dans l’espace sombre et éclairé à la lampe de vidéo projecteur. Les teintes rouges produites par une vidéos montrant une vitre qui recueille la pluie projetée sur un écran qui descend du plafond et coupe la pièce en deux donnent à l’espace des airs de red light district. Le long du couloir, on est mis sur une quinzaine de mètres face au fait qu’ici pratiques et émotions qui font la vie de Lyle, de ses modèles photographiques et de ses ami.e.s ne se séparent pas : travail, plaisir, mort… rien de tout cela ne nous sera épargné, et surtout rien ne saurait plus justifier de les hiérarchiser. C’est que pour aborder Once (now) again, il faut se mettre au risque de l’archive : il ne faut pas avoir peur de se salir les mains.