Critique: DISPARUE (dehors) par Marcela Santander Corvalán

10 septembre 2018, 10 h 56 min

Salut les amours!

Pour la rentrée, Timothée Nay revient sur le spectacle que Marcela Santander Corvalán présentait en juin dernier pendant le Camping du Centre National de la Danse de Pantin.

crédit: Fred Salvan

Sur la terrasse du CND, espace résolument trop étroit pour ça, on a installé une scène, et des gradins en face. Les spectateur.trice.s ont pris place, ainsi que côté cour et jardin. Derrière la scène – si tant est qu’un gradin parfaitement carré puisse avoir un derrière, un dos en somme qui finirait en cul – rapidement, c’est le vide, et la rambarde ne nous protégera pas de la chute. Marcela commence son solo sur un morceau de basses assourdissantes. Selon où l’on est assis.e sur cette terrasse, on ne percevra pas le même silence, ou plutôt pas les mêmes sons entre les pulsations de la basse : « à l’air libre », il y a des hirondelles qui gazouillent. Sous la structure de béton qui couvre le public côté cour, on entend la rumeur de fond du boulevard périphérique. C’est désagréable. C’est une sensation ; néanmoins. Ça n’est en tous cas pas du tout la même que celle qu’ont ressenties les copines assises en face.

C’est à un exercice du multiple que Marcela Santander Corvalán t’invite.

D’ici on voit la Tour Eiffel. Ou le tram qui passe en bas. Ou les gratte-ciels locaux. Et les petites balcons pantinois. À un moment dans le spectacle, des voisins dont la fenêtre est à hauteur du toit pointe le bout de leur nez et s’improvisent spectateurs.

Cette terrasse c’est un petit morceau urbain, de ceux qui sont capables, qui doivent, ne serait-ce qu’en réouvrant de l’horizon, réenchanter la métropole hostile. Question de point de vue. Le notre a pris de la hauteur, tout d’un coup. On arrive à ce quatrième étage par les ascenseurs, ou les escaliers de service.

La silhouette de Marcela se découpe à même le ciel, éclairée par le soleil. Elle dansera jusqu’à 21h45. Le soleil orange commence à disparaître derrière les immeubles. Son costume est raccord, tout en perceptions sur le bleu du ciel. DISPARUE (dehors) est une nouvelle étape du travail, une nouvelle version de DISPARUE, pièce crée en 2016 dans le cadre du festival Dañsfabrik à Brest.

crédit: Fred Salvan

DISPARUE s’inscrit dans la continuité, d’une recherche entamée lors de la pièce Époque, duo créé en 2015 avec Volmir Cordeiro. Époque est une étude, un état des lieux des danses où une certaine manière de jouer des gestes difformes a été mise en question par des femmes artistes du vingtième siècle. Lors d’ Une nuit des visages – prolongation, ou volet performatif de l’exposition L’œil la bouche et le reste, présenté en mars dernier au CND – DISPARUE était citée, parmi trois des danses d’Époque.

Dans son solo, Marcela multiplie les faces. Faut-il comprendre que DIPSARUE (dehors) est une exploration du, ou des visages ? Visage ici est réductible et irréductible à la face qui recouvre notre tête. Marcela fait les gros yeux. Elle tire la langue. Elle nous montre son répertoire de grimaces.

En commençant cette critique, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. À un moment, c’est même « l’année zéro », il est question de « Visagéité » :

C’est précisément parce que le visage dépend d’une machine abstraite qu’il ne se contentera pas de recouvrir la tête, mais affectera les autres partie du corps, et même au besoin d’autres objets sans ressemblance. La question dès lors est de savoir dans quelles circonstances cette machine est déclenchée, qui produit visage et visagéification. Si la tête, même humaine, n’est pas forcément visage, le visage est produit dans l’humanité, mais par une nécessité qui n’est pas celle des hommes « en général ». Le visage n’est pas animal, mais il n’est pas plus humain en général, il y a même quelque chose d’absolument inhumain dans le visage. C’est une erreur de faire comme si le visage ne devenait inhumain qu’à partir d’un certain seuil : gros plan, grossissement exagéré, expression insolite, etc. Inhumain dans l’homme, le visage l’est dès le début, il est par nature gros plan, avec ses surfaces blanches inanimées, ses trous noirs brillants, son vide et son ennui. Visage-bunker. Au point que si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage, défaire le visage et les visagéifications, devenir imperceptible, devenir clandestin, non pas par un retour à l’animalité, ni même par des retours à la tête, mais par des devenirs animaux très spirituels et très spéciaux, par d’étranges devenirs en vérité qui franchiront le mur et sortiront des trous noirs, qui feront que les traits de visagéité même se soustraient enfin à l’organisation du visage, ne se laisse plus subsumer par le visage, tâches de rousseur qui filent à l’horizon, cheveux emportés par le vent, yeux qu’on traverse au lieu de s’y regarder, ou de les regarder dans le morne face-à-face des subjectivités signifiantes. (p 209)

La danse fait la grimace de même que la face, que le visage. Une grimace presque animale. Mais comme Marcela est a priori une humaine, c’est comme si c’était la danse qui grimaçait animal. Disparue évoque une danse japonaise disparue, tout en position accroupie. Il y a du crapaud là, des yeux et des langues tirées. Il y a du crapaud à un niveau mythologique, ne serait-ce que comme une figure andine précolombienne. Il y a des sauts sur place, et des démarches weird autour du podium, qui viennent scander la pièce. À un moment, Marcela, qui a travaillé avec Ari de B., vogue, mais elle le fait… étrange. C’est le répertoire lui-même qui grimace.

Bon alors : DIPSARUE où ? pourquoi pas : éventuellement, là sur ce toit, entre des fréquences de basse noisey et ce ciel. On s’est rapproché du ciel sur cette terrasse, pas vrai ? Il y a quand même un abîme menaçant tout autour de la scène. En bas on reconnaît le canal où le parvis, un espace familier aux habitué.e.s du CND. Mais là, vu d’en haut, écrasé par les basses… (dehors) ça ne dit pas grand-chose, ça ouvre un espace fort large, et pourtant mis entre parenthèses…

Disparue (dehors) donc… admettons. Maintenant faudrait-il savoir DISPARUE à qui, disparue à quoi ? À quel multiple est-on là exercé ? – à quel multiple paradoxale, tiens donc, puisqu’il est marqué de l’absence, d’une disparition paradoxale, et situé dans un dehors, entre parenthèses… autant dire insitué, insituable. Un exercice du multiple, mais qui ne donne pas de vertiges intellectuels. Il ne nous en laisse juste pas le luxe, pas le temps, dès lors que ce qui est sollicité, ce sont beaucoup de perceptions, et sans doute quelques peurs enfantines face aux figures, aux traits de visagéité que peuvent produire nos devenirs animaux.

Disparue est cette danse japonaise, disparus aussi sont ces figures mythologiques autochtones précolombiennes, ou au moins dans un rapport dialectique entre leur disparition et leurs survivances. Marcela ouvre une fenêtre sur les puissances anthropologiques de la danse. Elle fait travailler le mythe, et les questions posées à sa danse le sont peut-être plutôt au mythe lui-même : où est-il passé ? Où a-t-il disparu ? Dans la danse elle-même ? Comment on le sent ou l’aperçoit à travers ces fragments de danse disparue ? Peut-être le récupère-t-elle comme cette grimace, cette inquiétante étrangeté qui pour nous, intimement, s’incarnait avant tout dans les faces qui peuplent nos veilles d’enfance, effrayé.e.s à la tombée du jour et à l’approche de la nuit. Ces peurs et les images qui les nourrissent ont une histoire, et des motifs qui ont pu se déplacer. Qui ont pu enfin revenir à la surface dans un rire un peu étonné, un peu grimaçant lui aussi : celui qu’on libère alors que le soleil disparaît et qu’on applaudit Marcela sur sa terrasse.

crédit de la photo de vignette: Alain Monot