Une nuit des visages

22 mars 2018, 11 h 21 min

Dans le cadre du Week-end d’ouverture du CND, ce samedi 10 mars, au Grand studio dont on avait rétracté les gradins, on pouvait assister à Une nuit des visages. Le public était donc invité au « volet performatif » de l’exposition « L’œil la bouche et le reste », ou comment on a offert à Volmir Cordeiro, Marcela Santander Corvalán et Margot Videcoq des espaces où exposer le processus de travail du spectacle du même nom, et votre critique attitré Timothée Nay avait pris sa place.

Alors qu’on s’installe sur des coussins à même le sol, des caches bleus sur les spots qui tournent le noir des vêtements en bordeaux baignent le studio en lie de vin, et nous mettent dans l’ambiance : ce soir on est au cabaret. En témoigne également la présence de Monsieur K, une des filles de chez Madame Arthur (Jérôme Marin, son directeur artistique, pour être plus précis), en talons hauts et plumes, comme il se doit. On dit qu’au cinéma, si on arrive à passer les choses les plus invraisemblables dans les cinq premières minutes du film, alors le public sera prêt à tout accepter. Une nuit des visages, depuis l’hypothèse kistch du cabaret en profite et se présente : si c’est une chorégraphie, c’est un de trucs que fait une bande de potes, celles et ceux-là même qui traînent dans la salle et boivent des coups en attendant que le spectacle ne commencent, où qui suivent leurs lubbies comme Volmir qui trouve des membres du public et les amène à part pour les embrasser. Comme il faut bien commencer, on va voir un premier solo de Isabela Fernandes Santana, qui a ceci d’entêtant qu’elle se déplace partout sauf sur la scène et qu’elle traîne ses gestes géométriques, ses lignes de bras et de jambes comme si elle n’allait jamais s’arrêter. Bon c’est vrai elle aboutit sur l’estrade à un moment, mais c’est pour mieux redescendre ensuite au milieu du public. Les autres interprètes n’ont de toutes façons de cesse de se balader dans l’espace entre les solis.

Aude Lachaise, se présentant comme la maîtresse de cérémonie ce soir, gagne ensuite la scène tout en décrivant son rôle, ses actions une à une à la troisième personne. Déconstruction, c’est comme ça que ça peut s’appeler, non ? quand quelqu’un dit sa fonction avec la précision presque maladive de celle qui est si mal à l’aise qu’elle ira jusqu’au bout.

Aude introduira un prochain solo avec une vidéo : on suit les amours de l’une des interprètes pour deux voitures, une blanche et une verte, engins dont le grutier de la casse où elles reposaient ne semble pourtant pas faire grand cas. Au passage, on aura tout de même réhabilité le geste technique chère à la sociologie du travail, décrit ici avec ce sens des détails qu’on qualifie parfois d’« amoureux ». L’amour pour ces gestes, l’amour pour des choses, la beauté qui est la leur, si on veut bien la voir. La répulsion ensuite que peut provoquer la danse de Marcela et Volmir, danse de corps bizarrement articulés, de visages qui crient mais n’émettent pourtant pas de son… Toutes ces émotions sont réhabilitées mises bout à bout durant cette soirée au cabaret. Peut-être bien qu’un tel amour, une telle formation queerisée de désir pourrait enfin apparaître dans son authenticité : une authenticité alors qui aurait été travaillée, déplacée, malaxée, moquée et désirée à la fois.

Si Une nuit des visages est un spectacle pluri-disciplinaire, c’est que ce qu’on est habitué à reconnaître depuis des partages disciplinaires, vidéo, danse, chant, roman d’amour… se met à faire sens ensemble, par collage, ou par la magie un peu mélancolique du cabaret. Cette affaire, c’est plutôt la perdition des disciplines, mises au risque du désir et de ses directions inattendues. Un bel, un authentique amour alors, de ceux qui se moquent des frontières – ici des frontières disciplinaires, de la scène par rapport au reste du plateau, du plateau par rapport au public – ou de la légitimité de l’objet de son désir.

Enfin il arrive un moment où l’on propose au public d’applaudir. Avant ça Monsieur K avait invité tout le monde à boire un coup au bar spécialement installé dans le studio pour l’occasion. Dernière frontière, on pourrait bien danser ensemble ! La soirée clubbing du CND a été déplacée à la dernière minute vers le cabaret sauvage, qu’à cela ne tienne, alors que Aude tente une dernier « mot de fin » histoire de tordre une dernière fois le cou à un protocole mal à l’aise, on va allumer le dance floor ici !